Le poche de la semaine: "Voici venir les rêveurs" d'Imbolo Mbue

Corner of New and Wall Streets, New York City Reporters / Universal Image Group
Corner of New and Wall Streets, New York City Reporters / Universal Image Group ©Reporters / Universal Image Grou
Geneviève Simon

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

C’est une plume nouvellement venue qui révèle d’emblée sa force et son intelligence : avec "Voici venir les rêveurs" ("Behold the Dreamers", 2016), son premier roman, Imbolo Mbue réussit l’ambitieux défi d’entrecroiser deux mondes sans qu’aucun perde sa vérité, elle qui mêle, sous le ciel de New York, la vie d’un riche banquier de Lehman Brothers et le quotidien d’une famille de Camerounais rêvant d’obtenir sa Green Card.

Entre émerveillement et espoir

Jende Jenga vit à Harlem avec sa femme et son fils, entre émerveillement et espoir. Mais ses démarches pour devenir citoyen américain se révèlent plus hasardeuses que prévu. En quittant Limbé, il avait pourtant espéré une vie meilleure, idéalisant ce que l’Amérique avait à lui offrir. Après avoir trimé plus que de raison au volant d’un taxi, Jende décroche un poste enviable : il devient le chauffeur de Clark Edwards, un homme qui travaille sans compter, la pression sur les forçats du monde de la finance étant colossale.


Au fil des jours, une certaine complicité naît entre les deux hommes. Si Jende veille soigneusement à ne jamais dépasser le cadre de ses attributions, il écoute malgré lui les incessantes conversations que Clark a au téléphone. Sans savoir ce que ses interlocuteurs lui confient, il en apprend suffisamment pour imaginer les aspects tant privés que professionnels de la vie de son patron. Jusqu’à devenir malgré lui le précieux gardien de ses secrets. Mais en cette année 2007, la crise des subprimes va tout emporter sur son passage.

Confrontation

"Je crois que tout est possible quand on est américain." Encore faut-il pouvoir le devenir. Car les mois passent, et cette Terre promise rechigne à vouloir des Jonga. Pour mettre en scène cette confrontation entre deux univers, Imbolo Mbue évite soigneusement les clichés pour éclairer les angles morts du rêve américain autant que les mirages de l’immigration. Mais jusqu’où accepter d’être humilié et exploité ? Comment vivre avec la honte d’avoir été incapable d’offrir un avenir meilleur à sa famille ? Comment surmonter la peur qui paralyse, qui tue ? 

"Elle lui raconta leur dispute de la semaine passée et la honte qu'elle ressentirait si elle devait rentrer à Limbé; le sentiment d'échec qu'elle ne pourrait jamais surmonter si elle ne parvenait pas à offrir à ses enfants une vie américaine." (extrait)

En retraçant ce parcours qui élève autant qu’il rabaisse, ce qui ici n’a rien d’un paradoxe, Imbolo Mbue (née en 1982 au Cameroun, elle vit depuis 1998 aux Etats-Unis) signe aussi l’histoire d’un couple où les aspirations de l’un ne sont pas celles de l’autre, où les sacrifices à consentir sont inégalement répartis. Et lorsque leurs rêves se seront fracassés contre la réalité, la nécessité de rebondir emportera malgré tout Jende et les siens.


Imbolo Mbue, "Voici venir les rêveurs", traduit de l’anglais (Cameroun) par Sarah Tardy, Pocket n° 16969, 499 pp.