Le poche de la semaine: "Yaak Valley, Montana" de Smith Henderson

Le poche de la semaine: "Yaak Valley, Montana" de Smith Henderson
©Rebecca Calavan
Rencontre : Geneviève Simon, à Paris

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Si "Yaak Valley, Montana" de Smith Henderson s’inscrit dans des paysages splendides, ce remarquable premier roman dépasse pourtant l’appellation Nature Writing. Tendu, expressionniste, âpre, parfois poétique, ce texte plonge avant tout au cœur des noirceurs humaines pour livrer un saisissant tableau des marges de l’Amérique des années 1980. Pete Snow est assistant social. Avec des moyens dérisoires mais un dévouement total, il tend la main aux écorchés, aux enfants en souffrance, aux âmes perdues. Il y a Cecil, l’adolescent violent et rebelle. Puis cet enfant en guenilles qui le conduit au refuge que son père, Jeremiah Pearl, a construit dans les bois : cet illuminé a vendu tous ses biens pour attendre sereinement la fin du monde. Avec patience et générosité, Pete tente de nouer des liens, alors que sa propre famille vacille : sa fille Rachel a fugué, son frère Luke est recherché par la police, son ex-femme perd pied.

"La réalité est bien pire..."

Né dans une famille de cow-boys, Smith Henderson a été un temps travailleur social. "Mais toutes les histoires du livres ont été inventées", a-t-il expliqué lors de son passage au festival America en 2016 à Vincennes. "D’abord parce les histoires des enfants avec lesquels j’ai travaillé leur appartiennent. Ensuite parce que celles-ci sont trop horribles. Un jour, j’en ai raconté une à un ami qui s’est démonté. J’ai compris que je devais désormais garder tout ça dans ma tête, ne plus le partager avec personne. On me dit que le livre est sombre, or la réalité est bien pire…" Ce qui n’empêche Smith Henderson d’avoir à cœur de mettre un coup de projecteur sur le rôle de ses ex-collègues. "Les docteurs, les policiers, les pompiers, on lit leurs histoires, on leur consacre des séries. Pas les travailleurs sociaux, parce que c’est trop lourd pour beaucoup. Or c’est eux qui effectuent le travail le plus difficile envers la société."


A travers une trame sans temps mort se dévoile une région propice à la disparition. Quelle que soit la raison qui a poussé à la fuite, le Montana accueille tout le monde. "Le plus souvent, les gens qui s’y réfugient veulent se cacher un peu mais pas trop. Ils veulent demeurer suffisamment près de la civilisation pour pouvoir à la fois s’en échapper et la critiquer. Certaines aiment fanfaronner en disant qu’ils ne savent même pas où se trouve le bureau de poste le plus proche, mais ce n’est souvent qu’une posture."

Refus de voir la folie

Avec la figure de Jeremiah Pearl, Smith Henderson offre le portrait d’un homme à travers "un amour qui refuse de voir la folie". Car Jeremiah est éperdument épris de sa femme. Et quand celle-ci commence à dérailler, tombant dans une excessive religiosité qui met en péril l’équilibre de leurs enfants, Jeremiah la suit aveuglément, jusqu’au drame. "Il y a un effet d’entraînement, qu’ils accentuent l’un chez l’autre. Lui l’aime tellement qu’il veut croire qu’elle est touchée par Dieu. Ce que je pourrais faire moi aussi pour quelqu’un que j’aime : entre la folie et Dieu, je choisis Dieu. Enfin, peut-être…"

"Au matin, ils se préparèrent à partir. Pearl et son fils s'isolèrent un moment sur l'arête rocheuse, et à leur retour Benjamin avait le nez qui coulait, les yeux rougis. Il dit bravement à Pete qu'il était content de l'avoir revu et le remercia pour toutes les choses qu'il leur avait apportées." (extrait)

Mais celui qui a grandi avec Tom Sawyer et Hukleberry Finn tisse aussi, à travers les confessions (imaginaires ?) de Rachel, la fille de Pete, une relation tout en finesse et en profondeur. À quatorze ans à peine, celle-ci a quitté sa mère avec qui elle avait choisi de vivre. Que peut un père dont la fille a résolument décidé de rester introuvable ? "Rachel est le personnage du livre qui a le plus de choix devant elle. D’autant qu’elle ne vivait pas dans un milieu très compliqué, elle n’était ni battue, ni abusée. C’était juste émotionnellement difficile pour elle, alors elle a voulu blesser ses parents en fuguant." Et à travers elle, l’on constate que son inquiétante disparition n’émeut personne, pas même la police qui préfère déployer ses moyens pour chercher Luke. "Si vous avez des problèmes avec la police, ils feront tout pour vous retrouver. Si vous fuguez, si vous avez besoin d’aide, c’est votre problème et celui de vos parents."

Vies minuscules

Malgré l’épaisse et astucieuse chape protégeant leurs secrets, Pete et Jeremiah vont bientôt devoir les affronter. Avec sûreté et une noirceur jamais gratuite, Smith Henderson dépeint avec maestria des vies minuscules, stigmatisant une Amérique qui ignore ses marginaux, leur violence, leurs souffrances. "Wyominer, c’est facile pour personne."


Yaak Valley, "Montana Smith Henderson", traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie Perrony, 10/18 n°5241, 644 pp.