Le poche de la semaine : "Une jolie fille comme ça", d'Alfred Hayes

Paru aux Etats-Unis en 1958, "Une jolie fille comme ça" d’Alfred Hayes est enfin traduit en français. Où un homme et une femme se perdent dans le jeu dangereux des apparences, piégés par la vacuité.

Gelatin silver print by Zoltan Glass (1903-1982).
Gelatin silver print by Zoltan Glass (1903-1982). ©SSPL / Reporters
Geneviève Simon

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

D’Alfred Hayes (Londres, 1911 - Los Angeles, 1985) est traduit depuis 2015 "My Face for the World to See", qui parut aux Etats-Unis en 1958. Dans sa préface à "Une jolie fille comme ça", Agnès Desarthe, qui signe cette version française, écrit que l’esthétique d’Hayes est celle de l’effacement. Un constat qui déborde de son travail puisque celui qui fut poète, romancier, dramaturge et scénariste a beaucoup œuvré dans l’ombre. Qui sait qu’il est l’auteur de "Joe Hill", poème devenu chanson interprétée par une Joan Baez qui marqua les esprits à Woodstock en 1969 ? Qui pense à lui en voyant "Le voleur de bicyclette" de Vittorio De Sica - alors qu’il est l’un des artisans du scénario - ou la trilogie "Rome ville ouverte", "Païsa", "Allemagne année zéro" - à l’élaboration de laquelle il a participé aux côtés de Roberto Rossellini, Federico Fellini et Klaus Mann ? Le lire aujourd’hui relève ainsi de la chance, d’autant que ce roman singulier se démarque par une écriture sans concession, rigoureusement froide, qui donne au couple qui s’y incarne une réalité sans fard, adoucie çà et là par un trait d’ironie.

Hollywood, années 1950. Lors d’une soirée arrosée, un scénariste en vogue sauve de la noyade une jeune femme "appartenant à la catégorie infiniment extensible des actrices". Il est un mari pas mécontent de laisser à New York, quelques mois par an, une épouse qu’il ne chérit plus. Avec les femmes, il pensait évoluer à l’abri, selon une stratégie consistant "en évitements prudents et en retraites mûrement préméditées". Mais il ne résistera pas longtemps cette fois, malgré les signaux avant-coureurs de désastre que la belle ne cesse d’émettre.

"Me sentais-je lésé ? A mon âge, je savais que nous partagions unanimement ce sentiment d’avoir été lésés." L’argent n’apporte aucune consolation, la solitude écrase, les sentiments sont évanescents, "l’abîme de nos propres inaptitudes" menace. Ne demeure, fragile, que "la possibilité d’apprendre quelque chose sur soi-même, aussi amères fussent les leçons". Dans une ville jamais nommée, un homme et une femme évoluent, eux aussi, dans l’anonymat. Il se laisse envoûter par l’étrange, conscient pourtant de la vanité de celle qu’il finit par étreindre. Elle ne joue qu’avec les ombres. On est à la lisière du mensonge, piégé par le jeu dangereux des apparences auquel s’abreuve l’ambition. Dans la nuit des fêlures brille ce diamant noir signé Alfred Hayes. Où le piège du désespoir semble imparable.


Alfred Hayes, "Une jolie fille comme ça", Folio n° 6376, 192 pp.

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