Dai Sijie revient avec un roman terrible et lumineux

Après huit ans de silence, Dai Sijie revient avec un roman terrible et lumineux. Il raconte la vie de son grand-père, un des premiers pasteurs chinois.

Dai Sijie revient avec un roman terrible et lumineux

Après huit ans de silence, Dai Sijie revient avec un roman terrible et lumineux. Il raconte la vie de son grand-père, un des premiers pasteurs chinois. Dai Sijie pouvait passer facilement inaperçu dans la multitude d’écrivains chinois que les éditeurs français s’étaient, à tort ou à raison, résolus à publier depuis les années 1980. En présentant son premier roman, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, dans un des ultimes Bouillons de culture , le 21 janvier 2000, Bernard Pivot en était bien conscient : il termina l’émission en déclarant que, si le livre ne devenait pas un best-seller, cela signifierait qu’elle ne servait à rien.

Nul n’a oublié ce bon moment de télévision - à commencer par Pivot lui-même, qui le rappelle dans une de ses récentes chroniques du Journal du Dimanche. Il peut le faire d’autant plus volontiers que la suite de l’histoire devait le rassurer : le Balzac de Dai Sijie fut effectivement un best-seller; écrit directement en français, le roman serait traduit dans une vingtaine de langues.

Depuis, Dai Sijie a poursuivi tranquillement son petit bonhomme de chemin. Lui qui était venu en France à l’âge de trente ans, en 1984, pour apprendre le métier de cinéaste à l’Institut des hautes études cinématographiques de Paris, a finalement embrassé une carrière de romancier. Mais un romancier rare et précieux, pas un de ces prodigieux pisseurs de copies qui encombrent chaque rentrée littéraire. Quatre autres livres seulement ont ravi ses lecteurs, de 2003 à 2011 : Le Complexe de Di, qui obtint le prix Femina, et Par une nuit où la lune ne s’est pas levée, chez Gallimard, puis L’Acrobatie aérienne de Confucius et Trois vies chinoises, chez Flammarion. Tous ont été repris en "Folio" ou en "J’ai lu".

Un fils de charpentier, comme Jésus

Et depuis 2011, plus rien. Cette année-là, Dai Sijie est reparti vivre en Chine. Pour concevoir l’œuvre qui signe aujourd’hui son retour chez Gallimard : L’Évangile selon Yong Sheng. Ce récit autobiographique lui a donné du fil à retordre. Une première version, trop rigoureusement factuelle, manquait du sentiment nécessaire au roman. Il fallut donc tout reprendre à zéro. Pour aboutir à ce livre qui surprendra les connaisseurs de l’écrivain, à plus d’un titre.

Yong Sheng, c’est Dai Meitai, le grand-père paternel de l’auteur. Et le fils d’un charpentier apprécié pour sa fabrication talentueuse des sifflets que les colombophiles chinois attachent aux rémiges de leurs oiseaux : ils se délectent des sons variés que l’objet produit au cours de l’envol. Yong aurait logiquement dû prendre la relève, mais les circonstances lui firent croiser la route d’un missionnaire américain. Cette rencontre décida de son destin : il serait pasteur, le premier pasteur chinois de Putian, la ville natale de Dai Sijie, dans le Fujian. Après tout, Jésus n’était-il pas, lui aussi, fils de charpentier ?

La Révolution, de Charybde en Scylla

Le livre raconte, à partir de là, la vie d’un homme bientôt pris dans la tourmente des événements : l’occupation japonaise, la guerre civile, la révolution communiste, l’horreur maoïste. Considéré comme un ennemi du peuple inféodé aux impérialistes étrangers, Yong Sheng va endurer les pires souffrances. Il n’a pas fallu beaucoup d’imagination à l’auteur pour les décrire, seulement de la mémoire. Hormis le terrible dénouement (qui n’est pas pour autant totalement inventé), tout ce qui arrive au malheureux pasteur Yong Sheng, est bel et bien arrivé au pasteur Dai Meitai. Ils ont l’un et l’autre subi les sévices et les humiliations dont la Révolution culturelle fit le quotidien de millions de Chinois. Ils ont tous deux été trahis et dénoncés par leur fille.

On ne retrouvera pas, dans cet Évangile, la verve volontiers délirante qui faisait le sel des romans précédents. Dai Sijie n’a, certes, rien perdu de son humour grinçant ni de son sens de la formule (ainsi quand il brosse le portrait du missionnaire américain : "Avec ses jambes raides, ses bras tendus à hauteur de la tête et son buste incliné à ras de terre, il ressemblait, de loin, à une langouste."). Le sujet ne se prêtait tout simplement pas à rire. On est toujours, en revanche, impressionné par la maîtrise de la langue française et, en particulier, des vocabulaires techniques, qu’il s’agisse de biologie (Dai est, il est vrai, fils de médecins), de mécanique ou d’ornithologie.

Les pâtisseries de Nankin et Shanghai

L’Évangile selon Yong Sheng n’est, par ailleurs, pas totalement dépourvu de cette dimension féerique caractéristique de l’œuvre de Dai Sijie. À tel point qu’on pourrait aisément soutenir que le véritable héros de ce livre est un arbre. Un arbre énigmatique qui pousse devant la maison du pasteur. Un arbre qui brûle, mais refuse de mourir. Un arbre magique dont le bois dégage une odeur enivrante : un "épais parfum sucré, légèrement lacté", qui, pour cet écrivain amoureux de la France et de sa langue, ne pouvait évoquer que "les pâtisseries françaises de Nankin et de Shanghai".

Dai Sijie revient avec un roman terrible et lumineux
©IPM

L’Évangile selon Yong Sheng Roman De Dai Sijie, Gallimard, 439 pp. Prix env. 22 €

La perte de la Chine

C’est un sujet à notre connaissance peu traité par les auteurs chinois qui sert de trame au dernier roman de Dai Sijie : le rôle joué par les missions protestantes dans la Chine moderne. On disposait de nombreux témoignages laissés par des missionnaires occidentaux sur leur vie en Chine. On peut apprécier à présent le regard d’un pasteur chinois.

La Seconde Guerre de l’opium - déclenchée notamment par l’assassinat d’un prêtre français - força la cour des Qing à signer, le 18 juin 1858, le traité de Tianjin, aux termes duquel les étrangers étaient libres désormais d’évangéliser dans tout l’Empire chinois. Ce sont principalement des missions protestantes, et notamment américaines, qui saisirent cette opportunité.

Venus souvent en couples, les missionnaires eurent des enfants qui grandirent en Chine; ils en apprirent la langue et les coutumes. On les appela les mishkids. Beaucoup eurent à cœur de partager leur connaissance et leur amour de la Chine. Ce faisant, certains devinrent célèbres et influents, comme Pearl Buck, prix Nobel de littérature en 1938, ou Henry Luce, le fondateur des magazines Time et Life.

Les missions ne se bornaient pas au "sauvetage des âmes". Elles géraient des œuvres sociales et caritatives : hôpitaux, écoles, hospices, orphelinats... Elles travaillaient en étroite collaboration avec leurs maisons mères et des institutions renommées aux États-Unis. Yale-in-China forma ainsi des générations d’experts et de cadres.

Au plus fort de cet élan missionnaire, l’Amérique rêva de forger, à son image, une nouvelle Chine qui serait démocratique, capitaliste et… chrétienne. Elle se crut près d’y parvenir quand, persuadé par son épouse (elle-même éduquée par les missions), Chiang Kai-shek se convertit au protestantisme. Dai Sijie nous raconte comment Mao ruina cette ambition. Ou comment, selon une formule fameuse, l’Amérique "perdit la Chine".Ph. P.