Quinze ans plus tard, qu’est-il advenu de la servante écarlate ?
Aujourd’hui paraît "Les Testaments", suite très attendue de "La Servante écarlate". Margaret Atwood relève le défi avec intelligence et panache. Après le livre, la série télévisée a traduit les tendances profondes de nos sociétés.
Publié le 10-10-2019 à 08h15 - Mis à jour le 10-10-2019 à 10h41
:focal(1549.5x879.5:1559.5x869.5)/cloudfront-eu-central-1.images.arcpublishing.com/ipmgroup/ULIDH5XG6BEXTCWDNKKRVNAK4Y.jpg)
Aujourd’hui paraît "Les Testaments", suite très attendue de "La Servante écarlate". Margaret Atwood relève le défi avec intelligence et panache. Après le livre, la série télévisée a traduit les tendances profondes de nos sociétés.
Poussée par les questions de ses lecteurs, curieux de savoir ce qu’il advenait après la fin de La Servante écarlate, Margaret Atwood leur offre une suite à la hauteur de leurs espoirs. Les Testaments paraît aujourd’hui en français, quelques semaines seulement après la sortie de la version originale, organisée avec faste. "Trente-cinq ans laissent largement le temps de réfléchir aux réponses possibles, explique la romancière canadienne dans la postface, lesquelles ont évolué à mesure que la société elle-même évoluait et que les hypothèses devenaient réalité. Les citoyens de nombreux pays, y compris ceux des États-Unis, subissent aujourd’hui des tensions bien plus fortes qu’il y a trois décennies."
Règle stricte
Depuis sa parution en 1985, La Servante écarlate s’est vendu à quelque 8 millions d’exemplaires en langue anglaise, le succès populaire de la série (lire ci-contre) ayant contribué à réveiller l’intérêt pour le roman. Celui-ci nous fait pénétrer à Gilead, république totalitaire fondée par des fanatiques religieux qui ont organisé la société en castes. Parmi elles, les servantes, habillées de rouge, ont pour mission la procréation - le taux de natalité étant devenu problématique à cause de la pollution. C’est le parcours de la jeune Defred (incarnée par Elisabeth Moss dans la série diffusée initialement par la plateforme Hulu) que le lecteur suit - les viols et les outrages subis, les souvenirs de sa vie d’avant qui l’aident à survivre, ses espoirs de fuite et d’une vie meilleure. Pour écrire cette dystopie, Margaret Atwood s’était astreinte à une règle stricte : "Je n’inclurais rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà. Je ne voulais pas me voir accusée de sombres inventions tordues, ou d’exagérer l’aptitude humaine à se comporter de façon déplorable. Les pendaisons en groupe, les victimes déchiquetées par la foule, les tenues propres à chaque caste et à chaque classe, les enfants volés par des régimes et remis à des officiels de haut rang, l’interdiction de l’apprentissage de la lecture, le déni du droit à la propriété : tout cela a des précédents, et une bonne partie se rencontre non pas dans d’autres cultures ou religions, mais dans la société occidentale, et au sein même de la tradition chrétienne."
Trois voix
Qu’est-ce qui attendait Defred à la fin de La Servante écarlate : la mort ou un nouveau départ ? Près de trente-cinq ans plus tard, Margaret Atwood signe donc son retour à Galaad (préféré à Gilead par Michèle Albaret-Maatsch, la traductrice) pour nous offrir une réponse à cette question. L’action des Testaments se situe quinze ans après la fin de La Servante écarlate. Le régime théocratique est toujours en place mais l’édifice commence à tanguer. À travers trois voix de femmes issues d’horizons différents, le lecteur va pénétrer au cœur du système. Tante Lydia est une "légende" de Galaad. En tant que membre fondateur, elle détient nombre de secrets et souvenirs compromettants qui fondent son pouvoir. Elle a pourtant eu une vie autre : avant son arrestation, les épreuves subies pour prouver sa valeur et sa montée en grade, elle était juge des affaires familiales. Pour échapper au mariage qui l’attend à quatorze ans, Agnes décide de postuler pour devenir Tante. En intégrant le pouvoir central, cette fille d’un Commandant de haut rang s’astreint à une vie d’obéissance, de prière et de renoncements. Daisy, elle, grandit au Canada. Cette adolescente à l’ "existence étriquée" est révoltée par les images qui lui parviennent de Galaad. "Je connais les secrets de Galaad ; j’ai œuvré pour", écrit Tante Lydia dans les carnets qu’elle noircit en cachette et destine à un hypothétique lecteur. Ces secrets sont les fils qui vont relier entre eux les personnages féminins créés par Margaret Atwood. Sous nos yeux, ils vont être dévoilés l’un après l’autre à Agnes et à Daisy, bousculant leurs certitudes et leur équilibre.
Rouages
"Quelle barbe, la tyrannie quand elle se met en place. Le scénario est immuable." En mettant à nu les rouages du système totalitaire, Margaret Atwood interpelle nos consciences. Pénurie généralisée, forte mortalité à la naissance et malformations fréquentes, taux d’émigration embarrassant, services secrets, asservissement des femmes : en ces pages s’agrègent de multiples dangers. Compromission, mensonge, propagande, manipulation et trahison d’un côté, quête des origines et d’identité, aspiration à la vérité et à la liberté, aide à l’exfiltration de l’autre, la destinée des protagonistes se déploie avec intelligence, rythme, tension et, parfois, une certaine dose d’humour. Dans cette société où il ne faut pas apprendre à lire trop tôt (l’esprit doit être suffisamment formé pour rejeter les idées fausses), c’est pourtant par l’écrit et le travail des historiens que viendra la lumière. En créant Gilead/Galaad, Margaret Atwood a voulu répondre à la question de savoir quelle forme prendrait un système totalitaire s’il devait s’instaurer aux États-Unis. En se basant sur le même précepte de réalité tel que définit pour La Servante écarlate, elle ébranle et captive une nouvelle fois avec cette suite orchestrée avec maestria.
Écrivain parmi les plus féconds et les plus intéressants de sa génération, Margaret Atwood (Ottawa, 1939) a signé une quarantaine de livres - fiction, poésie, essais et livres pour enfants. On ne saurait que conseiller la lecture de Captive , Le Tueur aveugle, Le Dernier homme ou C’est le cœur qui lâche en dernier. Avec Les Testaments, elle figure parmi les six finalistes du Booker Prize qui sera décerné à Londres le 14 octobre. Peut-elle récidiver, elle qui l’a déjà obtenu en 2000 avec l’inoubliable Tueur aveugle ?
Margaret Atwood, "Les Testaments", traduit de l’américain par Michèle Albaret-Maatsch, Robert Laffont, 552 pp., env. 22,90 €