Plongée dans l’enfer de l’entreprise

Cora Salme rêvait de devenir photographe, mais elle a dû se rendre à l’évidence et prendre une décision d’adulte : trouver un poste qui allait l’arracher à la précarité. "La vie c’est le nom de tout ce qui creuse l’écart entre ce qu’on est en train de devenir et ce qu’on aurait voulu être."

Plongée dans l’enfer de l’entreprise
©REPORTERS

Cora Salme rêvait de devenir photographe, mais elle a dû se rendre à l’évidence et prendre une décision d’adulte : trouver un poste qui allait l’arracher à la précarité. "La vie c’est le nom de tout ce qui creuse l’écart entre ce qu’on est en train de devenir et ce qu’on aurait voulu être." Tout en ayant conscience de sa chance (elle est née en France, au XXIe siècle), cette jeune femme a tout de suite compris la violence de ce choix qui n’en était pas un. Le lecteur découvre Cora Salme alors qu’elle reprend le travail après un congé de maternité. Elle se sait fiable et compétente, et est contente de retrouver son poste obtenu de haute lutte dans le secteur marketing d’une compagnie d’assurances nommée Borélia. Cora dans la spirale : le titre choisi par Vincent Message pour son troisième roman indique d’emblée l’idée d’engrenage.

Expansion

Ses dirigeants l’ont décidé : il est temps pour l’entreprise famiale de franchir le cap de l’expansion. La nouvelle direction a de nouvelles ambitions nécessitant de nouvelles méthodes. Il faut déménager à la Défense. Développer des stratégies inédites. Se lancer à la conquête d’autres marchés. Identifier les salariés les moins productifs. Pousser les plus vulnérables à la démission. La pression va peser de son poids destructeur sur Cora, d’autant que les décisions prises ne s’embarrassent pas des aspects humain et social. L’open space induit une manière de travailler moins spontanée, plus surveillée. Certaines décisions portent l’empreinte d’un patriarcat primaire. Cora travaille de plus en plus tard, au détriment de sa vie de famille, de son couple, de sa santé. S’installe une fatigue grandissante, mais pas seulement : sous l’effet du stress, son corps envoie plusieurs signaux d’alerte. Elle le constate chaque jour un peu plus : elle n’est pas faite pour ce genre de travail. Mais n’a d’autre choix que de continuer.

Une trentaine de carnets

"Je rêve d’un monde où on se raconterait les vies humaines les unes après les autres, avec assez de lenteur, d’incertitudes et de répétitions pour qu’elles acquièrent la force des mythes." C’est à partir de la trentaine de carnets noircis par Cora au fil des mois où sa vie bascule que Mathias, jeune journaliste, a pu entreprendre le récit de cette dégringolade. Minutieusement, il a entrepris d’établir les responsabilités directes et indirectes. Nous sommes en 2012, et la crise étend ses effets destructeurs. Le combat est inégal, les forces mal réparties, le pouvoir une arme redoutable.

"C’est vrai que c’est une toute petite histoire parmi toutes les histoires du monde. Mais seulement jusqu’à temps qu’on se dise qu’il n’y a pas de petite histoire." Conteur aguerri et convaincant, Vincent Message dresse avec beaucoup d’à-propos le portrait d’une jeune femme en perdition. Si l’auteur de Défaite des maîtres et possesseur dépeint avec force les dérives du capitalisme contemporain telles qu’elles se pratiquent en entreprise, il prend surtout le temps de donner de l’épaisseur à ses personnages, de cerner leurs aspirations, de faire palpiter leur âme. Pour ne rien enlever au plaisir des lectures futures, l’on se doit de taire l’étendue de ce qu’aura à affronter Cora, ainsi que la puissance du final mis en place par Vincent Message, maître de conférences en ­littérature et création littéraire à Paris-VIII. On peut juste dire qu’on est dans un roman où l’effet de réel est bluffant. Par moments, on pourrait se croire en train de lire un reportage. Ce, sans que jamais rien soit sacrifié de l’art du romancier. Fiction et réalité s’allient ainsi en une étonnante osmose.

Vincent Message | Cora dans la spirale | roman | Seuil | 458 pp., env. 21 €

EXTRAIT

"L'objectif officieux (mais elle n'est pas en train de lui dire ce qu'elle est en train de lui dire) va plutôt être d'identifier les salariés qui sous-performent et de les inciter à démissionner, ou de leur mettre la pression et de faire un maximum de licenciements pour motifs personnels. Cora l'arrête: elle ne comprend pas. La culture du métier c'est une culture sociale. Et même les assureurs qui ont de grosses difficultés ne se montrent pas aussi sanglants, parce qu'on fera moins appel à eux pour financer l'économie s'ils se coltinent cette image."