Une mère dialogue avec son fils disparu

Une mère dialogue avec son fils disparu
©REPORTERS

C’est comme si la conversation entre eux n’avait jamais été interrompue. Après le suicide de son fils adolescent, Yiyun Li a pris la plume. "Je faisais ce que j’avais toujours fait : écrire des histoires. Dans celle-ci, l’enfant Nikolai (qui n’était pas son vrai nom, mais un nom qu’il s’était donné, parmi tant d’autres) et sa chère mère se rencontrent dans un monde à l’espace-temps indéterminé. […] C’était un monde créé par les mots, et par eux seuls. Pas d’images, pas de sons."

Joutes

Rien n’a permis de savoir que Nikolai allait poser son geste : il était impatient d’étudier McBeth, se lançait des défis pour améliorer ses créations pâtissières, semblait épanoui. Avec La douceur de nos champs de bataille (titre qui n’a pas la force de l’original, Where Reasons End), Yiyun Li entreprend de lui redonner vie grâce aux mots. "J’ai failli être à ta place un jour, et c’est pour ça que je me suis permis d’inventer ce monde pour parler avec toi." Mère et fils s’interpellent, se chamaillent. Parfois Nikolai est incapable de répondre. Ici ou là, quelques souvenirs affleurent, ou la sensation incontrôlable d’une immense tristesse. Mais leurs joutes sont toujours vives, inattendues, d’une fine intelligence.

Dans l’antre des mots

Au fil des pages et des trois mois et quelques d’échanges, l’attention de l’auteur et de son fils s’accentue sur les mots. Mots choisis avec un soin constant. Mots qui reflètent autant le rapport au monde que le rapport à l’autre. Mots qui véhiculent une riche histoire par leur étymologie. Mots qu’il faut s’accorder à comprendre de la même manière. Mots qui, trop souvent, se révèlent de piètres alliés tant ils échouent à exprimer ce que l’on ressent véritablement. Mais il y a aussi les mots écrits par les amis de Nikolai. Eux seuls parviennent à le retrouver là où il se trouve aujourd’hui, alors que les adultes se perdent en formules creuses, stéréotypées, inaptes à l’empathie. Pourquoi les plus âgés ne voient que la mort quand les amis continuent de considérer la personne ?

Douceur

Il est encore question de perfection, du temps qui a pris une autre consistance, d’exigence ("Ne pose pas de question qui vont de soi"). Jamais de colère, de ressentiment, d’inquisition. "Ne t’excuse jamais […] de ce à quoi tu as renoncé." Une bienveillante douceur les enveloppe, les transporte. Après le succès de Cher ami, de ma vie je vous écris dans votre vie (prix du Meilleur livre étranger 2018), l’écrivaine américaine d’origine chinoise Yiyun Li s’exprime ici avec pudeur et générosité. Elle a confié s’être glissée dans les œuvres de Shakespeare, de Joan Didion et de David Grossman pour trouver la voix lui permettant de s’adresser à l’absent. Elle s’inscrit ainsi dans une lignée de haut rang.

Yiyun Li | La douceur de nos champs de bataille | récit | traduit de l’américain par Clément Baude | Belfond |158 pp., env. 20 €

EXTRAIT

"Les mots qui m'étaient fournis - perte, peine, chagrin, deuil, traumatisme - ne me semblaient jamais capables d'exprimer précisément ce qui me ravageait. On peut, on doit vivre avec la perte, et la peine, et le chagrin, et le deuil. Ensemble ils encadrent cette vie, aussi solides que le plafond, le sol, les murs, les portes. Mais il y a autre chose, comme un oiseau qui s'envole au premier signe de notre attention, ou comme un criquet qui stridule dans l'obscurité, jamais assez proche pour que l'on puisse déterminer de quel coin provient son chant."