Leïla Slimani et le fantasme de l’enfermement

L'écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani a accepté de passer une nuit au musée, avant tout pour se retrouver isolée. "Le parfum des fleurs la nuit" est le fruit de son expérience. Où il est beaucoup question de son métier d'écrivaine.

Leïla Slimani et le fantasme de l’enfermement
©BELGA

Leïla Slimani, prix Goncourt en 2016 pour Chanson douce, ne sait pas dire non. Alors, quand Alina Gurdiel, directrice de collection chez Stock, lui propose de rédiger, à l’instar de Kamel Daoud, Lydie Salvayre ou Santiago H. Amigorena, sa "nuit au musée", elle dit oui. L’autrice est pourtant en train de travailler à un autre ouvrage. Ce n’est pas le lieu qui la convainc (La Punta della Dogana à Venise), mais l’idée d’être enfermée.

Depuis sa réouverture en 2009, le musée propose des expositions temporaires de la collection Pinault. Leïla Slimani avoue ne pas connaître grand-chose à l’art contemporain et s’y intéresser peu. Mais jamais il ne lui viendra à l’idée d’attaquer les œuvres dites conceptuelles. Non, elle préfère se référer à Marcel Duchamp qui disait que "c’est le regardeur qui fait l’œuvre d’art".

Avant de raconter sa "nuit au musée", Leïla Slimani décrit son bureau, dans lequel elle se réfugie une fois ses enfants à l’école et dont elle ne sort pas avant le soir. Elle parle de son travail d’écrivaine et fait part de ses affres de la page blanche, quand ses personnages ne lui parlent pas, par exemple. Elle raconte aussi la liberté immense dont elle bénéficie, de pouvoir dire absolument tout ce qu’elle veut.

L’état de son bureau est celui dans lequel elle est en train de rédiger Le pays des autres (2020), "l’histoire d’une famille, dans la petite ville de Meknès, entre 1945 et l’indépendance du royaume". Un mur est parsemé de post-it avec des dates, des personnages, des scènes. Une carte de Meknès en 1952 est étalée sur le sol.

Passionnante mise en perspective

Sa "nuit au musée", Leïla Slimani l’a intitulé Le parfum des fleurs la nuit - en référence au galant de nuit, dont les fleurs ne s’ouvrent qu’à la tombée du jour. Au centre du musée, de grands monolithes noirs en hébergent. Une installation de Hicham Berrada, un des 36 artistes ayant investi la Dogana pour l’exposition "Luogo e Segni" (Lieu et signes) dont les œuvres interrogent le rapport de l’homme à la nature. Les fleurs du galant, Leïla Slimani s’en est enivrée : il y en avait près de la porte de sa maison à Rabat.

Tout en racontant son expérience, Leïla Slimani parle d’elle - de son enfance, de son adolescence - dans une passionnante mise en perspective. Ses réflexions sont toujours aiguisées et, très souvent, elle s’appuie sur des auteurs ou penseurs pour développer ce qu’elle ressent - ce livre est truffé de citations. Elle pointe la société obsédée par l’étalage de soi, le tourisme de masse, mais disserte aussi sur la solitude (qui ne lui fait absolument pas peur, c’est le dehors qu’elle craint), sur la société qui manque cruellement de transcendance, sur le fanatisme,…

En refermant ce court mais dense ouvrage, on comprend l’"entreprise de réparation" que représente l’écriture pour l’écrivaine. "Je voulais réparer toutes les infamies : celle liées à ma famille mais aussi à mon peuple et à mon sexe." Un fantôme plane dans ces pages : son père injustement incarcéré et décédé peu de temps après sa libération.

  • Le parfum des fleurs la nuit | Leïla Slimani | Stock, collection "Ma nuit au musée", 150 pp., 18 €, version numérique 12,99 €
EXTRAIT
"Mon père était un homme mystérieux. Il parlait peu de lui et je ne cherche pas à élucider ses mystères. (...) Mais si la prison a été fondatrice dans mon écriture c'est aussi parce que mon père  et nous, à travers lui, avons été victimes d'une injustice. Et seule la littérature me semblait capable d'embrasser cela, cette expérience si violente, si destructrice. Je me suis souvent vue comme l'avocat de mes personnages. Comme celle qui n'est pas là pour juger, pour enfermer dans des boîtes mais pour raconter l'histoire de chacun. Pour défendre l'idée même que même les monstres, même les coupables ont une histoire. Lorsque j'écris, je suis habitée par le désir d'oeuvrer au salut de mes personnages, de protéger leur dignité.La littérature, à mes yeux, c'est la présomption d'innocence."