Un chapitre de vie au risque de l’émancipation

Par Goldie Goldbloom, le portrait délicat et empathique d’une femme en transition.

Un chapitre de vie au risque de l’émancipation
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Il en fallait de l’audace pour camper un départ de roman aussi peu probable : déjà mère de dix enfants, grand-mère de trente-deux petits-enfants, ménopausée, Surie se découvre enceinte (de jumeaux) à cinquante-sept ans. Honteuse de ce corps perfide qui défie les lois de la biologie, tétanisée à l’idée d’être ostracisée, elle ne sait à qui annoncer en premier cette stupéfiante nouvelle. En fait, les semaines vont se succéder sans qu’elle se résolve à révéler son secret.

Surie habite Division Avenue, dans le quartier juif orthodoxe de Brooklyn. Ydel, son mari, est rabbin. Si sa vie, comme celle de tous les membres de la communauté hassidique, est régie par un cadre strict, ce n’est pas un sentiment d’étouffement qui découle du quotidien de Surie tel que nous le décrit Goldie Goldbloom (Perth, 1964). Bien que veillant inlassablement sur les siens, Surie va se ménager un espace de liberté inattendu et réconfortant. Comblée, elle l’était déjà par son rôle d’épouse, de mère et de grand-mère. Ses aspirations n’ont jamais dépassé le désir d’être une bonne mère. Mais elle va découvrir que sa bonté et sa générosité peuvent faire des merveilles au-delà de son cercle familial.

Présence bienveillante

Sa grossesse à risques nécessitant un suivi médical, Surie se rend à l’hôpital tous les vendredis. D’abord isolée, parce que mal à l’aise face à l’aisance des autres femmes entre elles, elle va peu à peu trouver ses repères en devenant l’interprète de celles qui ne s’expriment qu’en yiddish. Il ne faudra pas longtemps pour que les femmes enceintes succombent à sa présence bienveillante. Pour sa plus grande joie. "Cela faisait effectivement du bien de se lever chaque matin avec un endroit où aller et quelque chose à y faire qui n’était pas ce qui l’avait occupée pendant quarante ans." Taisant à son mari le motif de ses absences (un mensonge par omission) qu’il ne remarque d’ailleurs pas, elle ouvre dans son existence une brèche inédite pour une femme hassidique. Au risque d’être condamnée.

En gardant secrète sa grossesse, Surie en vient à se sentir plus proche de Lipa, son fils décédé dans des circonstances qui ont terni la réputation de la famille - l’une comme l’autre étant la preuve qu’il peut être impossible de savoir ce qui se passe dans la vie d’autrui, même quand on vit dans la promiscuité, même dans ces familles où il y a toujours quelqu’un pour veiller sur l’autre, quel que soit son âge.

Bouleversements

"C’est bon d’être nous", proclame un jour Miryam Chiena, une des petites-filles de Surie. Tout en instillant une tension discrète mais continuelle autour du secret de Surie, Goldie Goldbloom, elle-même mère de huit enfants et militante LGBTQ +, nous offre à lire avec Division Avenue le portrait délicat et empathique d’une femme à l’aube d’une ère nouvelle. De la révélation du secret de Lipa au sien, des bouleversements sont à craindre. Quand ne rien dire revient à tester l’autre : jusqu’à quel point me connais-tu ? Une pointe d’humour, beaucoup de tendresse et un brin de féminisme accompagnent ce pas vers l’émancipation empreint de curiosité vis-à-vis du monde.

  • Goldie Goldbloom | Division Avenue | roman | traduit de l’anglais (États-Unis) par Éric Chédaille | Bourgois | 356 pp. Prix 22 €, version numérique 15 €

EXTRAIT

"Elle monta au premier et s'immobilisa sur le seuil de l'appartement de Tzila Ruchel. Sa fille. Il aurait dû être facile de la mettre au courant. Elles étaient devenues comme de meilleures amies. Il n'ya avait pas de secrets entre les personnes qui habitaient cette maison. Elle se demandait si Tzila Ruchel l'avait déjà entendue vomir comme elle le faisait chaque matin et si elle avait tout deviné. Peut-être que sa fille attendait dans la cuisine qu'elle vienne lui annoncer la chose."