La ballade ostendaise de Carl Norac

Des premiers vers au "Verre d’eau glacée"

La ballade ostendaise de Carl Norac
©Bernard Demoulin

À ce corps qu’on voudrait parfois oublier, à ce temps qui passe et que l’on feint d’ignorer, à cette envie de liberté trop avouée, Carl Norac envoie une demande, celle d’attendre encore un peu. "Je me suis éloigné, j’ai fleuri autre part (…) Attends encore un peu mon corps, le temps d’un verre d’eau glacée...", écrit notre Poète national.

Premiers mots déposés comme les âmes sur papier, entre nostalgie du passé et rosée d’un matin d’été, pour son nouveau recueil, Un verre d’eau glacée, en hommage à un célèbre vers d’un poète de l’épure, Odilon-Jean Périer, qui vient de paraître au Taillis Pré, éditeur belge de poésie tourné vers les auteurs du monde entier.

Toujours en mouvement, porté par le vent du Nord qu’il affronte ou embrasse, l’artiste semble humer l’air du temps et du large, des paroles qui échappent, des chemins traversés, des gestes épars et captés avant que la brise ne les emporte et que "nous ramassions nos pas disséminés (…) entre les dunes, vers les herbages". Parfois fatigué, il nous invite dans son Burn in, compare sa voix à un parapluie, invoque cette mémoire qui ne fonctionne qu’un pas sur deux. Puis, reprend ce même pas sur la vie, ce chemin qui le guide , ce monde qu’il revêt avant de le traduire et ce passé qui lui revient encore, comme lorsqu’il s’invite au salon. "Reste là si tu ne t’appesantis pas, moi, je m’occuperai des roses", lui dit-il alors, presque à la manière de Prévert.

Par ailleurs écrivain renommé pour la jeunesse, Carl Norac sait qu’il ne rattrapera pas son enfance, mais également, comme il le dit virilement, qu’il faut «tant de nuits pour faire un homme». Une traversée ponctuée de poésie pour "mieux mentir à la mort et à la vie ensemble", tout en restant ancré dans le présent et dans les mots écrits avec des fanons d’encre.

Des mots que le poète convoque pour mieux les taquiner, les bousculer, creuser le mystère, l’épaissir ou l’éclaircir, selon les vers choisis.

Car la lumière transperce de toutes parts ce Verre d’eau glacée, vient caresser l’épaule d’une femme trop peu regardée, s’arrêter sur son corps abandonné, éclairer les cristaux de sa voix, distordre les premières secondes d’une aube amoureuse. Avant de guider le lecteur dans cette ballade ostendaise, où le Poète National/ Dichter des Vaderlands de Belgique, comme il aime le préciser, a élu domicile, après deux décennies dans le Loiret, en France. Où il a surtout foulé les pavés, les cafés et les marées basses, poussé dans le dos par les ombres de Spilliaert pour mieux rejoindre l’écho d’Hugo Claus. 

Un recueil qui parle à tous et à chacun, à parcourir, rassasié ou assoiffé, d’un regard furtif ou attentif, complice ou admiratif.

Peu de mots

Avant d’en arriver là, peut-être Carl Norac fut-il lui aussi cet enfant taiseux, hésitant, presque honteux mais plein d’espoir, comme cette fillette d’Elisa Sartori qui se déplie et se déploie dans "Je connais peu de mots", un leporello dont la narration circulaire se lit recto-verso à l’infini pour mieux questionner notre rapport à la langue, à l’apprentissage d’une langue étrangère, à tout ce que l’un et l’autre révèlent. Où commence et où finit-il? Par un aveu de faiblesse devenu force: «Je connais peu de mots» lira-t-on sur le premier volet, mais je peux m’améliorer indique le deuxième soufflet de ce livre-accordéon, "je fais trop d’erreurs () mais j’ai déjà réussi à te dire tout ça" déclare cet enfant avant qu’intrigué, le jeune lecteur poursuive l’aventure.

La ballade ostendaise de Carl Norac
©Elisa Sartori

Tout petit, glissé dans une pochette cartonnée qui risquerait de s’oublier entre deux livres plus imposants, d’un bleu nuageux tout en élégance, cet album pour enfants dès 6 ans de l’artiste italienne rappelle combien «less is more», selon l’expression chère au mouvement minimaliste. 

D’une véritable beauté graphique où la ligne, courbe ou rigide, revêt son importance, Elisa Sartori, formée à l’Académie des Beaux-Arts de Venise, puis à celle de Bruxelles dans la section illustration réputée d’Anne Quévy, ose la sobriété, le contraste du vide et du plein, l’alliage de la ligne et du pointillé, le blanc de la pensée et de l’humilité.

  • Un verre d'eau glacée | Carl Norac | Le Taillis Pré, 83 pp., 14 €.
  • Je connais peu de mots | Elisa Sartori | CotCotCotEditions, 16 pp., 14,50 €. Dès 6 ans.