Chrétien de gauche, homme de conviction

Jacques Julliard nous livre son Credo et ses interrogations sur la déchristianisation.

Chrétien de gauche, homme de conviction

Carnets inédits 1987- 2020 Essai De Jacques Julliard, Ed. Laffont, Coll. Bouquins, 1152 pp. Prix 32 €

La belle collection Bouquins accueille les carnets de réflexion, notes de lecture, portraits et rencontres d’hommes politiques (Mitterrand, Rocard, Chirac, Sarkozy, Hollande) que Jacques Julliard a consignés pendant plus de trente ans. Il n’y a guère de lecture plus stimulante par les temps qui courent, car il est à la fois un témoin attentif de la vie politique et de la transformation de la société françaises, et un humaniste nourri d’histoire, de culture et de spiritualité chrétienne.

Né en 1933, ancien élève de l’École normale supérieure dont il obtint l’agrégation d’histoire en 1958, Julliard fréquenta le groupe Esprit à la grande époque d’Emmanuel Mounier, fut responsable syndical de la CFDT, éditorialiste du Nouvel Observateur pendant 32 ans ; il collabore à l’hebdomadaire Marianne depuis 2010. Homme de gauche, donc, mais qui n’hésite pas à accuser Sartre d’avoir beaucoup contribué à faire de l’intellectuel "un personnage faux, pharisien, complice de la plupart des crimes du siècle". Son socialisme est un humanisme dans la tradition de Jaurès et de Blum, celui d’un Parti socialiste qui n’avait pas encore perdu la classe laborieuse (en 2015, 49 % des ouvriers et 38 % des employés ont voté pour le Front national). Un socialisme enraciné dans l’Évangile.

Le sens de l’Incarnation

Le christianisme est, en effet, central dans sa vision du monde. Le christianisme d’un lecteur nourri de Péguy, Claudel, Bernanos, Simone Weill, et qui en parle merveilleusement. Lisons : "La grandeur, la nouveauté de l’Évangile du Christ, c’est l’idée d’une collaboration entre la créature et le Créateur qui renonce, à cette occasion, à sa supériorité. C’est tout le sens de l’Incarnation" (p. 845) - "Contre Nietzsche, je suis spontanément et paisiblement du côté d’une religion de femmes et d’esclaves" (p. 104) - "Le miracle du catholicisme, c’est de concilier l’individualisme moderne avec l’unité du genre humain" (p. 502) - "Le fondement de l’antiracisme est dans l’Évangile qui dit que tous les hommes sont faits à l’image de Dieu" (p. 742).

Chrétien de toutes les fibres de son âme, l’auteur de ces professions de foi ne cache pas une certaine dose d’anticléricalisme, tout en observant que les derniers papes ont été des hommes d’une qualité exceptionnelle. Cela dit, il s’interroge comme déjà Tocqueville avant lui, sur la déchristianisation de la France : une société sans religion, au sens traditionnel du terme, n’est-elle pas guettée par une religion temporelle imposée, c’est-à-dire par le totalitarisme ? Aussi n’a-t-il pas des mots assez durs contre ceux qui, notamment à gauche, s’accommodent de la déchristianisation du pays tout en faisant les yeux doux à l’Islam (le mot signifie "soumission" en arabe) et qui ne veulent pas voir que l’islamisme, cette religion totalitaire, est un parti.

L’éducation en péril

Une autre préoccupation récurrente de Julliard est le recul de l’éducation en France, où la télévision détruit chaque soir ce qui a été acquis dans la journée : "Le jour, on attend de l’instituteur qu’il dise l’honnêteté, le travail, le courage, et le soir sur les petits écrans, il n’est que fric, sexe, drogue et violence" (p. 368).

On aura compris que Julliard est un grand liseur. Des écrivains chrétiens que nous avons cités plus haut, mais aussi de Rousseau, Chateaubriand, Tocqueville toujours actuels. Plus près de nous, il ne cache pas son admiration pour Simon Leys, en qui il voit un penseur de premier ordre à rapprocher d’Orwell, de Simone Weill et de G. K. Chesterton. Par ailleurs, cet admirateur éperdu de Roger Vander Weyden s’étonne que l’art moderne ne cherche plus à créer du beau mais du bizarre, et à scandaliser, mais comme personne ne se scandalise plus, l’art moderne "est réduit à une surenchère permanente et insignifiante" (p. 764).

Bref, cet ouvrage réunit une somme féconde d’observations et d’appréciations. Le lecteur peut ne pas être d’accord avec tous ses jugements, mais il y trouvera une source surabondante pour nourrir sa propre réflexion.

Jacques Franck