Le voyage au féminin ne s’effectue qu’au prix de la liberté

Pendant qu’Ulysse parcourt le monde, Penelope l’attend. Entremêlant récits de voyage et expériences personnelles, Lucie Azema déconstruit la vision masculine de l’aventure. Quand partir demeure, pour la femme, un acte fondateur.

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© Shutterstock

Elle-même voyageuse au long cours - elle a vécu au Liban et en Inde avant de s’installer à Téhéran en 2017 -, la journaliste Lucie Azema a confronté sa propre expérience à de multiples lectures pour déconstruire la vision masculine de l’aventure et nous offrir un riche panorama du voyage au féminin, acte toujours fondateur en ce qu’il leur permet de goûter à la liberté et de s’affranchir de leur condition. En résulte Les femmes aussi sont du voyage . L’émancipation par le départ , un essai aussi vivifiant qu’interpellant.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de creuser ce sujet, au point de lui consacrer un livre ?

Par mes expériences et par mes lectures, j’ai constaté une différence entre ce que je percevais et ce qui pouvait être décrit, notamment le biais très masculin et misogyne de la littérature de voyage. Mais c’est la lecture de Sur la route de Jack Kerouac qui a constitué un déclic : j’ai été frappée par la misogynie de ce texte présenté comme "le" grand livre de voyage.

Vous constatez que, dans les études féministes, le champ du voyage et de l’aventure est sous-exploré. Comment expliquez-vous cette invisibilisation ?

Je pense que c’est lié au fait que le voyage est considéré comme un bonus : on réglera cette question quand le reste sera réglé. Or, pour celles qui partent, le voyage est la vraie vie. Ce qui m’intéressait dans le voyage comme facteur d’émancipation, c’est que, pour les femmes, cela agit sur des leviers différents de ceux des hommes : le rapport à la maternité, à la liberté de mouvement, à l’occupation de l’espace public. Il était donc pour moi essentiel de s’y attaquer.

À vous lire, on comprend en quoi le voyage accentue les stéréotypes : dans ses récits, l’homme surestime ses exploits, aime goûter aux femmes autochtones, sa solitude est un prestige viril d’indépendance, même s’il a des enfants. Quand les femmes sous-estiment leur parcours, sont freinées dans leurs élans, sont considérées comme incomplètes quand elles voyagent seules, et comme des monstres quand elles confient à d’autres leurs enfants pour partir…

Le voyage cristallise beaucoup de choses, c’est notamment un vecteur de la masculinité. On le voit depuis la littérature classique occidentale : dans l’Odyssée, le rite de passage consiste pour Ulysse à partir à l’aventure, quand Pénélope l’attend. Or lorsque les femmes voyagent, elles s’éloignent des prescriptions de leur genre : elles sont libres, elles peuvent se désintéresser de la maternité, faisant exploser les injonctions du patriarcat.

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© Léon Prost © Flammarion


Trop souvent, expliquez-vous, la femme qui voyage est enfermée dans deux schémas : elle est soit une novice incompétente, soit une traînée aux mœurs légères. Est-ce encore le cas aujourd’hui ?

Les choses ont un peu évolué, mais la femme est encore considérée comme la moitié d’un voyageur. Elle est toujours vue comme très libre, avec ce que cela charrie de connotations négatives dans certaines sociétés - on peut la regarder, l’agresser sexuellement. On a progressé, mais les réseaux sociaux, et principalement Instagram, qui est le réseau social du voyage, remet la sexualisation de la voyageuse au cœur du système : tout y est axé sur le physique, sur une performance de la féminité (il faut avoir de beaux vêtements, valoriser l’esthétique), alors que le voyage avait justement permis jusque-là de s’en désintéresser. Des pièges demeurent, donc.

Vous montrez d’ailleurs que, pour certaines, le seul moyen de partir était de se déguiser en homme…

Oui, et cela a longtemps été le cas parce que les femmes subissaient une interdiction légale de voyager. Jeanne Barret est la première femme à avoir effectué le tour du monde - en tout cas la première connue, il y en a peut-être d’autres qui l’ont fait déguisées en homme, mais on ne le saura jamais ! Elle avait embarqué avec l’explorateur Louis-Antoine de Bougainville, et s’est fait démasquer. Même si aujourd’hui les femmes ont le droit de voyager, le fait de porter des habits masculins continue de les rendre neutres dans l’espace public, ce qui peut faciliter l’aventure.

Qu’est-ce que cela suscite en vous de penser à ces femmes qui sont parties et dont on ne sait rien ?

C’est absolument fascinant ! Des voyageurs ont raconté s’être retrouvés dans des auberges avec ce qu’ils pensaient être un compagnon de chambre, alors qu’il s’est avéré que c’était une compagne de chambre : on ne connaît pas leur nom, on ne sait rien d’elles. Être une femme, c’est être surveillée dans tous nos choix, tous nos actes, il y a tellement de carcans et de murs que savoir que certaines se sont lancées en modifiant leur apparence signifie que c’est possible. Même si on n’a pas envie de faire de même, se dire que c’est possible est déjà réjouissant : cela donne de la force.

Une des solutions, selon vous, serait d’arrêter d’inculquer aux filles dès l’enfance la peur de l’extérieur.

C’est la colonne vertébrale de la question du voyage au féminin. Souvent, si les femmes ne veulent pas partir seules, c’est parce qu’elles ont peur de ce qui peut leur arriver. Or, ce qu’on retient et que j’ai moi-même expérimenté, c’est que les tuiles rencontrées n’étaient pas liées au fait d’être une femme. De manière générale, être une femme dans l’espace public est plus dangereux que pour un homme, mais autant à Paris ou à Bruxelles qu’ailleurs. Il y a des pays plus dangereux pour les femmes, mais ce n’est pas le fait d’être une femme qui crée le danger. Le voyage est dangereux en soi, pour tout le monde. Il est intéressant de constater que les conduites à risques (alpinisme, périls physiques…) sont valorisées pour les hommes. Or, si une femme se fait violer, on lui reprochera d’être allée seule au bout du monde.

Vous expliquez aussi que la prédominance du masculin a pour conséquence que ce qu’on lit résulte d’une vision tronquée puisque, dans certains pays, les hommes sont exclus de pans entiers de la vie quotidienne. Les récits des femmes sont donc nécessaires…

Les femmes ont accès aux lieux non mixtes, et au-delà de la question de l’égalité, se pose celle de l’accès au réel, du reflet de la complexité des choses. Dans la littérature masculine du voyage, il y a un angle mort. On le voit notamment dans la manière dont les hommes ont parlé des harems, quand des femmes comme Marga d’Andurain ont affirmé que ce n’était en rien les endroits de volupté que les hommes dépeignent, mais des lieux d’esclavage.

--> Lucie Azéma, "Les femmes aussi sont du voyage. L’émancipation par le départ", Flammarion, 325 pp., 20 €, version numérique 14 €

À lire: dix récits de voyage au féminin

Croisières et caravanes, d’Ella Maillard (Payot, 2017).

Hiver au Proche-Orient, d’Anne-Marie Schwarzenbach (Payot, 2018).

Écrits sur le sable, d’Isabelle Eberhardt (Grasset, 1989).

Croire aux fauves, de Nastassja Martin (Verticales, 2019).

Ma vie sur la route, de Gloria Steinem (Harper Collins, 2020).

Mes saisons en enfer. Cinq voyages cauchemardesques, de Martha Gellhorn (Folio, 2018).

Le Tour du monde en 72 jours , de Nelly Blye (Points, 2017).

L’Inde où j’ai vécu, d’Alexandra David-Néel (Pocket, 2003).

Le Mari Passeport, de Marga d’Andurain (Espaces et Signes, 2019).

Le Pays des petites pluies, de Mary Austin (Le Mot et le Reste, 2019).

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