Les femmes au temps du prolétariat

Un ouvrage inédit en français de Luisa Carnés. Écrit dans les années 30 en Espagne. Stupéfiant !

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© familia puyol-carnes

Rédigé entre août 1932 et février 1933, publié une première fois en espagnol en 1934, puis réédité en 2016, voici que paraît, traduit en français par Michelle Ortuno, sous le titre Tea Rooms (femmes ouvrières), un récit pour le moins saisissant.

On le doit aux (Éditions) La Contre Allée et plus particulièrement à sa collection "La Sentinelle", dont la raison d’être est de porter "une attention particulière aux histoires et parcours singuliers de gens, lieux, mouvements sociaux et culturels".

Et quel parcours singulier que celui de Luisa Carnés (1905-1964) ! Née dans une famille d’ouvriers, elle commence à travailler à 11 ans. Elle aurait pu subir ; pourtant, elle va réagir. Sans aucune instruction, elle décide d’apprendre par elle-même. Elle lit énormément et s’intéresse au monde dans lequel elle vit. Après avoir écrit des nouvelles pour la presse, elle publie un premier roman, Natacha, avant de se consacrer à l’écriture d’un roman-reportage, Tea Rooms, fruit de son expérience professionnelle dans un salon de thé.

Survivre plutôt que vivre

On ne pousse la porte de ce qui est aussi une pâtisserie qu’après une trentaine de pages, le temps pour Luisa Carnés de contextualiser le milieu social dans lequel vit - survit serait plus exact - Matilde, celle à travers les yeux desquels la lectrice, comme le lecteur, va être invitée à scruter les employés, les patrons, les clients - a priori un monde assez clos - tout en entendant aussi les grondements qui s’élèvent dans la rue, dans Madrid et au-delà - l’Espagne des années 30 est un pays en proie à nombre de soulèvements.

Matilde a divisé mentalement la société en deux : "d’un côté ceux qui prennent l’ascenseur et de l’autre ceux qui passent par l’escalier de service". C’est à partir de cette façon d’appréhender le monde que se déploie le récit. Un point de vue marxiste, avec les dominants et les dominés, les employés et les chefs, voire même, pour un lieu riche en pâtisserie, les gens qui s’empiffrent et ceux qui n’ont même pas "un plat de pommes de terre et une arête de morue". Des employés exploités, dont la fin de la journée se résume à : "dix heures, fatigue, trois pesetas". Le style de Luisa Carnés est sec, son propos sans concession est acéré - si théâtral aussi qu’on souhaiterait le voir porté à la scène.

Esperanza, Antonia, Truri, Para, Laurita, Marta : si les collègues de Matilde cherchent une place, une reconnaissance dans une société où l’émancipation passe encore par le mariage, elles ne sont pas toutes aussi rebelles qu’elle qui défend "la solidarité, l’union des travailleurs. Sans l’unité dans l’action, on n’arrive à rien".

"Avant, on croyait que la femme ne servait qu’à prier et à repriser les chaussettes de son mari, déclare une syndicaliste lors d’une assemblée; maintenant, on sait que la femme vaut autant que l’homme pour la vie politique et sociale."

Hier et aujourd’hui : deux mondes, deux époques et, pourtant, un parallèle particulièrement troublant.

  •  *** Luisa Carnés | Tea Rooms (femmes ouvrières) | Récit | traduit de l’espagnol par Michelle Ortuno | La Contre Allée, collection "La Sentinelle", 249 pp. Prix 21 €
EXTRAIT
"Ces délectables odeurs exquises des cuisines riches ; cette envoûtante chaleur qui nous enveloppe en passant devant les fenêtres de ces cuisines nous rappelant qu'on a pris à huit heures du matin une tasse de café noir et un bout de pain mou, et qu'il est maintenant deux heures de l'après-midi ; nous rappelant que notre faim ne date pas de quelques heures ni de plusieurs années, qu'il s'agit d'une faim de toute une vie, ressentie depuis plusieurs générations d'ancêtres misérables. (A la maison, un plat de pommes de terre et une arête de morue.)