Raoul Cauvin est mort, il nous avait prévenu

Mal vu par la critique, le scénariste aux 50 millions d’albums laisse derrière lui quelques séries cultes. Des “Tuniques bleues” à “Sammy” en passant par “Cédric”, “les Psys” ou “Cupidon”.

Il avait tendance à dire qu’il se sentait plus proche du Caporal Blutch que du Sergent Chesterfield. Tu m’étonnes. Le premier, antimilitariste, enrôlé de force dans l’armée de l’Union, ne peut qu’attirer la sympathie, là où, le second, enrôlé pourtant de force, lui aussi, mais qui a très vite pris goût à la vie militaire et à la contemplation de la jeune Amélie, la fille du Général Appeltown, concentre sur lui tout ce que la plupart d’entre nous n’aiment pas chez un petit chef. Moralisateur et hiérarchique, Chesterfield est sauvé par quelques qualités et par une fidélité sans faille à ce Blutch qu’il doit sans cesse ramener dans le droit chemin.

Leur créateur et scénariste, Raoul Cauvin s'est donc éteint ce jeudi à 82 ans. Ce n'est pas une surprise, il nous avait prévenu il y a quelque temps de cela, qu'il ne passerait pas le prochain hiver. Les Tuniques bleues ne sont cependant pas seuls au monde, puisqu'un un nouveau duo – Munuera (dessin et scénario) et Beka (scénario) – a déjà repris la main pour L'envoyé spécial, le 65e tome de la série. Précisons que le 64e épisode, qui sortira en octobre prochain, fut donc le dernier scénarisé par Cauvin et dessiné par Willy Lambil. D'ailleurs, ce dernier avait pris du retard, ayant appris à l'époque, bien malgré lui, que la série n'était plus la sienne. Cauvin qui l'avait créée en 1972 avec Louis Salvérius, disparu après quelques albums, à 37 ans à peine, s'est débarrassé des droits sans en parler, dit-on, à celui qui a dessiné 59 tomes de la saga. Le numéro 66 sera dessiné par Lambil avec Kris au scénario.

Les Tuniques bleues (série publiée depuis toujours aux éditions Dupuis) est sans doute la plus connue de toutes celles écrites par Raoul Cauvin. Dans les années 80, ce natif d'Antoing (1938) était le scénariste le plus lu par les jeunes amateurs de bandes dessinées. On écrit "presque", parce qu'il serait injuste et inexact, voire même stupide et complètement béotien, de considérer les Franquin, Morris, Goscinny, Roba, Peyo et quelques autres comme des manchots en la matière – bien au contraire – dans le petit univers de la BD belge de l'époque. Tous ont d'ailleurs probablement marqué la BD plus durablement encore que le défunt du jour.

Cauvin, c’était la BD grand public par excellence, celle qui cartonne et qui touche un grand nombre de lecteurs, celle que beaucoup d’enfants découvraient bien souvent au rayon “librairie” des supermarchés pendant que leurs parents faisaient les courses. Depuis lors, les séries signées Cauvin sont de bien meilleure facture que tout un tas de trucs dessinés et soi-disant humoristiques publiés par de nombreuses maisons d’éditions. Cauvin était la locomotive des éditions Dupuis. Ses séries à succès faisaient entrer dans les caisses de la maison d’édition de l’argent qui permettait aussi de découvrir et de soutenir des auteurs plus jeunes.

Raoul Cauvin est mort, il nous avait prévenu
©Dupuis

Employé chez Dupuis pendant 53 ans

Raoul Cauvin, scénariste à tout faire, conserva jusqu'à sa retraite en 2013 son statut d'employé chez Dupuis où il était entré en 1960. Connu pour sa capacité à faire le café au bureau et à se servir d'une photocopieuse complexe, Cauvin, malgré ses succès de scénariste, préférait garder un emploi stable au labo photo, parce qu'on ne sait jamais. Chez Dupuis, il a tout fait, allant jusqu'à repeindre les sous-sols du bâtiment bruxellois qui abritait le Journal de Spirou, pour accueillir l'équipe pirate du Trombone illustré emmené par Franquin et Delporte. Une équipe à laquelle il ne fut pas, à son grand regret, intégré.

Côté scénario, il compte de nombreux best-sellers à son actif – il aurait vendu près de 50 millions d'albums. Jugez plutôt : Sammy, Les Femmes en blanc, Cédric, Cupidon, Du côté de chez Poje, Pierre Tombal, Le vieux bleu, L'Agent 212 ou encore Les Psys. Et ce n'est pas tout puisqu'il a contribué aux scénarios d'autres séries à succès. On citera Spirou et Fantasio (3 albums avec Nic) qu'il reprend, un peu par hasard, lorsque les éditions Dupuis écartent, de manière inélégante, Jean-Michel Fournier.

On citera encore quelques gags de Boule et Bill et une participation à la série Natacha de François Walthéry. Il est difficile de tout citer mais durant sa carrière de scénariste il signa, ou pas, des dizaines et des dizaines de scénarios.

Si Raoul Cauvin a reçu quelques récompenses au long de sa carrière (prix Saint-Michel, meilleur scénariste étranger à Angoulême en 1974...), il n’a jamais été bien vu par la critique. Jugé, de manière un peu snob, trop commercial, il décida un jour de ne plus mettre les pieds à Angoulême, où, dit-on, les BD qu’il scénarisait étaient systématiquement écartées de la vue du jury. Et il ne s’en cachait d’ailleurs pas de faire de la BD commerciale. Il disait qu’il était difficile de se remettre en question quand tout marchait bien. Et puis, il revendiquait le fait que ses créations aidaient les jeunes auteurs à émerger.

C’est assurément par la découverte de séries scénarisées par Raoul Cauvin que de nombreux lecteurs sont devenus par la suite des amateurs de BD pointues. Les scénarios de Cauvin sont à la bande dessinée ce que les vins du Nouveau Monde au goût formaté sont à l’univers du vin. Certains y restent et c’est tant mieux pour eux, d’autres les délaissent pour découvrir la complexité d’un riche univers.

La longue vie des “Tuniques bleues”

Les Tuniques bleues échappent peut-être un peu à la critique, même si les puristes vous diront qu'ils ont cessé de suivre la série au bout d'un certain moment. Chaque amateur a son album de trop. Que ce soit Les Cinq salopards (tome 21), Des bleus et des dentelles (tome 22) ou Bull run (tome 27), personne ne tombe d'accord.

Néanmoins, tous s'accorderont sur l'excellence de Bronco Benny (tome 16), de Rumberley (tome 15), de Blue retro (tome 18), de Black Face (tome 20), du Blanc-Bec (tome 14), des Cavaliers du ciel (tome 8), d'Outlaw (Tome 4, entamé par Salvérius et terminé par Lambil), du David (tome 19), de La prison de Robertsonville (tome 6) ou des Bleus en noir et blanc (tome 11). Et encore, cette liste n'engage finalement que l'auteur de ces lignes. D'autres s'en tiendront aux trois premiers dessinés par Louis Salvérius, d'autres encore livreront peut-être un tout autre choix.

Malgré cet essoufflement bien légitime pour une série aussi longue, son existence prouve qu’elle plaît encore. Parce qu’en BD comme ailleurs, les bons chiffres de vente restent un gage de survie.

Mais revenons à Raoul. Il serait faux de croire que scénariser des BD était son rêve de gosse. C'est un peu par hasard qu'il est devenu ce scénariste prolifique. Il aimait raconter qu'il s'était aperçu que le métier qu'il avait appris à Saint-Luc (Tournai) de lithographiste publicitaire n'existait plus, seulement au moment où il terminait sa formation. C'est donc comme dessinateur – il s'est un temps destiné au dessin – de mots croisés qu'il débarque chez Dupuis après avoir travaillé d'abord dans une usine de boule de billard et de crucifix. Il passe ensuite au département dessins animés de la maison d'édition au titre de cameraman. C'est à force de persévérance qu'il parvint au milieu des années 60 à convaincre le rédacteur en chef du journal de Spirou, Yvan Delporte, de lui prendre quelques scénarios. "Delporte ne m'aimait pas" dira-t-il un jour conforté dans son idée par une longue fréquentation de ce personnage atypique. Cauvin signera même son premier petit succès – sans commune mesure avec ceux qui suivront – avec la dessinatrice française Claire Brétecher (Agrippine, les Frustrés) qui débutait dans le métier. La série de gags Les Naufragés sera publiée dans Spirou à la fin des années 60 et rassemblée dans un album en 1976 aux éditions Glénat, Dupuis n'en voulant plus.

Il travaillait couché dans son canapé

Mais c'est avec Les Tuniques bleues, encore eux, qu'il démarre vraiment. Le départ de Morris et de son Lucky Luke pour le magazine Pilote laisse son concurrent Spirou orphelin du cow-boy solitaire. Un western en remplaçant un autre, Les Tuniques bleues font leur apparition sous forme de courtes planches de gags. Progressivement, le grand public s'attachera à ces nouveaux héros et la série sera lancée.

Et avec elle, sans doute, son style de travail qu’il a tant de fois raconté. Raoul Cauvin, en effet, ne pouvait travailler sur l’invention de son scénario qu’en étant couché dans son canapé. Il s’allongeait, fermait les yeux - essentiel selon lui – et cherchait son histoire. Lorsqu’il avait fini cette première étape, il revenait s’asseoir à son bureau et procédait alors au découpage (il le dessinait) qu’il envoyait à son dessinateur.

Cette manière de faire a d'ailleurs été largement évoquée dans la mini-série avec l'inénarrable Lambil au dessin : Pauvre Lampil (7 tomes parus), inspirée de leur collaboration et de la vie d'un auteur de bande dessinée en général. L'entente entre les deux hommes n'a d'ailleurs pas toujours été au beau fixe et une longue période de brouille a émaillé leur collaboration, même si le duo parvenait à sortir de manière régulière et professionnelle un nouveau tome des Tuniques bleues. Raoul Cauvin n'est plus, mais certaines de ses séries continueront d'exister. Et son esprit demeurera pour longtemps encore chez Zidrou, Achdé et bien d'autres encore.

Sur le même sujet