Vieillir aujourd’hui, un sport de haut niveau

Lionel Shriver nous revient avec un roman d’une férocité diabolique prenant pour cible un couple rattrapé par l’âge.

Vieillir aujourd’hui, un sport de haut niveau
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Lionel Shriver n'a peur de rien. À quinze ans, elle décide d'abandonner Margaret Ann et se choisit un prénom masculin. Comme entrée en littérature, elle signe un roman provocant, dérangeant, sans complaisance, qui est une évidente réussite : Il faut qu'on parle de Kevin. Les éditeurs se sont d'ailleurs longtemps défilés avant de publier ce texte audacieux qui sera couronné par l'Orange Prize en 2005 et adapté à l'écran avec maestria par Lynne Ramsay - avec une époustouflante Tilda Swinton dans le rôle de la mère de Kevin, un adolescent qui a tué neuf personnes dans son lycée. D'emblée, le thème de la famille est fondateur chez Lionel Shriver, qu'elle scrute avec une lucidité exemplaire. Via ses travers, ses perversités, ses zones d'ombre. C'est encore le cas dans Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, même si c'est sur un couple de sexagénaires que se focalise ici son attention.

Métamorphose

Jusque-là, c’est Serenata qui était la sportive, ne ménageant ni son temps, ni son corps. Mais ses genoux sont désormais trop usés, premier signe d’un vieillissement qu’elle redoute. Ce, d’autant que Remington, son mari qui vient d’être contraint à une retraite anticipée, décide de se lancer dans un marathon. Sans doute une manière pour lui de redresser l’échine après avoir été humilié au travail, mais aussi d’occuper le temps libre qui s’offre désormais à lui.

Vieillir aujourd’hui, un sport de haut niveau
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Avec perplexité d'abord, incrédulité ensuite, Renata assiste à la métamorphose de son époux. Entraînement excessif, achat compulsif de matériel dernier cri coûteux, suivi à la lettre des prescrits de Bambi (sa trop sexy et trop autoritaire coach) : le sport devient un énorme grain de sable dans ce couple. On peut y voir une forme de délectation tant l'auteur de Les Mandible et Propriétés privées appuie sans ménagement là où ça fait mal - contrôle de soi, menace du désœuvrement, aveuglements sectaires en tous genres. Plus largement, elle se demande ce qu'il reste d'un couple quand les enfants sont partis, que les satisfactions professionnelles ne sont plus que des souvenirs, que les centres d'intérêt divergent, que le corps commence à montrer d'inquiétants signes de défaillance.

Feu d'artifice

Avec une acuité féroce et un sens inné de la provocation, Lionel Shriver n’y va pas par quatre chemins pour, via le portrait de ce couple, décrier les travers de notre époque. Culte du corps (qui occulte le naufrage à venir), peur de vieillir, politiquement correct, appropriation culturelle, obsession narcissique, fébrilité : ce roman est sans concession. Sans compter que les enfants peuvent être source de déception, voire de gêne. Une écriture vive et ironique, des dialogues sanglants à souhait : c’est à un feu d’artifice permanent que nous convie Lionel Shriver. Au final pourtant, c’est plus poignant que ça en a l’air : ce n’est pas sans mansuétude pour ses personnages qu’elle dépeint l’ultime challenge qui les attend - celui consistant à garder quelque estime pour eux-mêmes malgré les trahisons de l’âge.

  • Lionel Shriver |Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes|roman | traduit de l'anglais (États-Unis) par Catherine Gibert | Belfond | 383 pp., 22 €, version numérique 14 €

EXTRAIT

"Elle n'était pas sympathique et n'avait pas la moindre intention de l'être. Son authentique hostilité à l'égard du graal de son mari - ces fameux 42,195 kilomètres - n'était certainement pas sypathique. Il est vrai que, en apparence, elle avait cessé de lutter contre son entraînement ostentatoire. Elle avait seulement hâte que son passage sur la ligne d'arrivée serve de tremplin pour le jour d'après, quand ils pourraient à nouveau être un couple. Elle lui rendrait même son petit ventre à force de brownies maison, parce qu'ils se faisaient vieux et que l'un des rares points positifs de la vieillesse était de s'accorder mutuellement la permission de ne pas être parfaits."