L’inexorable violence des pères

Dans un saisissant huis clos au cœur de la nature, Jean-Baptiste Del Amo traque la rage des pères.

L’inexorable violence des pères
©Shutterstock

En 2016, Jean-Baptiste Del Amo se faisait connaître avec Règne animal, un roman d'une rare puissance, une allégorie implacable des folies de notre monde vues à travers l'évolution d'une porcherie tout au long d'un siècle, de 1898 à 1981. Il y décrivait la turpitude avec une langue superbe, faite d'une accumulation d'images plus que de psychologie. Un récit aussi réaliste qu'hallucinant.

Le fils de l'homme est comme une suite à ce roman, mais cette fois, l'histoire est une tragédie humaine, un huis clos au milieu d'une nature étouffante entre "le père", "la mère" et "le fils", jamais autrement nommés. On y retrouve cette écriture flamboyante jusqu'à l'être trop parfois, devenant baroque et recherchée, mais une langue toujours fastueuse qui donne à ce récit l'aspect d'une épopée, d'un mythe éternel, ancré dans notre siècle.

Absence

L’histoire est racontée du point de vue du fils, 9 ans. Il vit avec sa mère sans qu’on sache très bien comment ce duo s’est retrouvé ainsi sans le père. Celui-ci, après six ans d’absence, revient brutalement dans la vie de son ex-compagne, enceinte d’un autre homme.

L’inexorable violence des pères
©Francesca Mantovani

On sent d'emblée la culpabilité réciproque, voire la peur dans les yeux de la mère. Celle-ci prend le risque de briser la relation fusionnelle qu'elle entretenait avec son fils qu'elle appelle : "Mon petit rouquin, mon renardeau. C'est toi, mon homme". Avec cet enfant, elle avait affronté ces années de solitude et de pauvreté. Mais elle accepte de tout briser en suivant cet homme de peu de mots et de gestes agressifs.

Maison-ferme

Le père veut les emmener pour quelques semaines dans la maison des Roches, une masure construite en pleine forêt, dans la montagne, par le "père du père" qui y vécut et y mourut seul, éloigné de tous. Une maison-ferme qui n'est plus qu'une ruine, une ancienne utopie brisée déjà par les tempêtes, mais qui peut apparaître comme le lieu possible d'une nouvelle chance pour le couple et leur enfant.

Le père y entraîne le fils et la mère qui comprennent petit à petit que, travaillé par une folie mystérieuse, il n’a pas l’intention de les ramener à la ville. Ils sont condamnés à cette nature oppressante, inquiétante et surtout à la violence qu’incarne le père tout occupé à tenter de réparer la maison de son propre père.

C’est par la description de cette descente aux enfers, de cette nature qui charme et gronde, par les actes inconsidérés du père, que le lecteur apprend peu à peu de leur passé commun qui justifie que la mère se plie ainsi aux diktats du père.

Poésie sensuelle de la nature

Le fils, vierge de ces antécédents, habitué jusque-là à la seule vie en ville, découvre à la fois la rudesse et la poésie sensuelle de la nature, et le malheur qu’y apportent les hommes.

Pour y survivre, face aux grondements des orages et à la folie du père, il doit apprendre la violence, adopter les mêmes règles.

On retrouve donc – et même si l'histoire est très différente – les thèmes de Règne animal : notre rapport à la nature et la brutalité que l'homme exerce sur celle-ci comme sur l'humanité. Le fils subit la démence d'un père, victime lui-même de la violence de son géniteur, cycle nourri d'orgueil et de souffrance et que rien ne semble pouvoir briser. Jean-Baptiste Del Amo cite Sénèque qui écrivait : "Et la rage des pères revivra chez les fils à chaque génération."

Règne animal se terminait par la dévastation finale de la porcherie. Ici aussi on comprend vite que le roman glisse inexorablement, dans un suspense prenant, vers une semblable dévastation.

  • Jean-Baptiste Del Amo | Le fils de l'homme | roman | Gallimard | 240 pp., 19 €, version numérique 14 €

EXTRAIT

"L’amour est une maladie, un virus inoculé dans le coeur des hommes, ce coeur déjà malade, déjà pourrissant, déjà perverti, rongé de tout temps par la gangrène et dont il serait vain de vouloir sonder le fond."

Sur le même sujet