"Poussière dans le vent" : Une diaspora qui se cherche

"Poussière dans le vent" est le nouveau roman de Leonardo Padura. L’écrivain cubain y met en scène des amis confrontés à un dilemme : partir ou rester.

"Poussière dans le vent" : Une diaspora qui se cherche
©Belga/AFP

Ils sont huit. Huit amis soudés depuis la fin du lycée. Ils se sont baptisés le Clan. Régulièrement, Elisa, Bernardo, Horacio, Dario, Irving, Liubia et Fabio se retrouvent chez Clara dans la maison familiale de Fontanar à La Havane. Jusqu’à cette dernière fois, pour les 30 ans de Clara, le 21 janvier 1990, année qui marque aussi le début de la "période spéciale" - où après la chute de l’URSS, Cuba va connaître une grave crise économique et sociale.

Au fur et à mesure que la situation du pays se dégrade (avec un pic en 1994), les protagonistes se questionnent - ils ont de beaux diplômes (d'ingénieur, de médecine, d'architecture…), mais gagnent à peine de quoi subvenir à leurs besoins. "Qu'est-ce qui nous est arrivé ?" "Où va-t-on ?" La plupart vont s'exiler. Aux États-Unis, en Argentine, à Porto Rico, en Espagne, en France…

"Décrépite et prétentieuse,attirante et repoussante,aimable et agressive,exotique et familière,c'était l'image qu'elle avait euede La Havane"

C’est leur histoire que conte, dans cette somme de 640 pages, Leonardo Padura. Sur 30 ans. Depuis les années 1990 jusqu’à nos jours. En se concentrant sur les sentiments qui habitent ces hommes et ces femmes, l’amour qui les lie, les disputes qui les éloignent. Au Clan de base se joignent des amis (Walter, Joel), mais aussi les enfants. Adela, fille de Elisa-Loreta et un "inconnu", Marcos et Ramses, fils de Clara et Dario, Fabiola, fille de Liubia et Fabio. On se perd, parfois, dans ces allers et retours entre générations, entre présent et passé. D’autant plus que les Cubains sont bavards ; leurs états d’âme, issus de leur esprit torturé, compliqué.

On ne peut s'empêcher de penser, en entamant la lecture de Poussière dans le vent, à Retour à Ithaque , version romancée du synopsis du film éponyme, sorti en 2014, et réalisé par Laurent Cantet. C'est d'ailleurs un précédent ouvrage de Padura (Le Palmier et l'Étoile, 2003) qui avait servi de matière première. L'histoire d'un groupe d'amis qui se retrouve sur une terrasse de La Havane pour célébrer le retour d'exil de l'un des leurs. Poussière dans le vent est beaucoup plus ambitieux. Il est non seulement question de la fin de l'utopie communiste que Padura avait déjà traitée dans L'Homme qui aimait les chiens (2011), mais aussi de toute cette dissidence qui va finir par former une diaspora.

Padura maîtrise l'art de l'intrigue et sait y faire pour mener l'enquête (Les Quatre Saisons et son privé Mario Conde pour preuve). Tout commence donc avec une photo postée en 2010 sur Facebook. On y voit les membres du Clan, lors des 30 ans de Clara. C'est Marcos qui la montre à Adela. Ils sont installés à Hialeah, quartier de Miami. Ils sont amoureux. Ils sont les enfants des désenchantés - ceux qui avaient cru au modèle communiste. Et cette jeune génération va demander des comptes. Car sans passé, pas d'avenir.

  • ** Leonardo Padura | Poussière dans le vent | Roman, traduit de l'espagnol (Cuba) par René Solis | Métalilé, 631 pp., 24,20 €

EXTRAIT

"Irving voulu croire que le plus atteint d'un point de vue affectif et psychologique par la disparition d'Elisa et la mort de Walter, c'était lui. Le traumatisme de son expérience avec la police et la proximité qu'il avait toujours eue avec la leader de la bande, son amie et protectrice dans les années les plus difficiles, semblaient aller dans ce sens. Mais le naufrage d'un Bernardo noyant son humiliation dans l'alcool, l'évidente tristesse de Clara, les signes de dépression chez un combattant tel que Dario, les recherches obsessionnelles d'Horacio, le lent éloignement silencieux de Fabio et Liubia étaient de sérieux concurrents à la première marche du podium de la douleur."


Poussière dans le vent, Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, Métailié, 631 pp., 24,20 €.