Alma dans le tourbillon de l’esclavage

Le deuxième volet de la trilogie de Timothée de Fombelle maintient le lecteur en haleine.

Alma dans le tourbillon de l’esclavage
©Belga/AFP

Romancier au long cours, Alexandre Dumas de nos jours, plus feuilletoniste que jamais, Timothée de Fombelle vient de livrer aux (jeunes) lecteurs L'enchanteuse, deuxième tome très attendu après Le vent se lève de Alma, sa formidable trilogie sur l'esclavage. Un vaste sujet rarement abordé pour la jeunesse, qu'il porte en lui depuis trente ans, voire depuis toujours.

Alma dans le tourbillon de l’esclavage
©François Place

Suite aux aventures, en miniature, de Tobie Lolness, qui signa son entrée remarquée en littérature jeunesse et à l'épopée palpitante de Vango, Alma apparaît comme l'œuvre la plus chère au cœur de l'auteur. Comme si cette fillette née dans la vallée sauvage des Oko et marquée au fer rouge de la liberté vivait en lui. "Dans la langue Oko, ce mot Alma parle d'une liberté imprenable qui n'existe pas dans d'autres langues. Il fallait ce déclic, qu'elle traverse ce tourbillon de l'esclavage pour devenir une héroïne de roman et pour que je puisse me libérer du conteur du témoignage classique de la jeune fille capturée dans son village. J'en faisais un point de vue d'observation de tout cet esclavage" nous dit Timothée de Fombelle, à l'heure de la cueillette des olives, lors de vacances volées, dans la foulée de la sortie du livre.

Une nouvelle épopée

Peuplée de personnages et de contrées, de la vallée imaginaire africaine des Oko à la Louisiane en passant par l’Australie, Versailles et l’Angleterre, son épopée, illustrée avec tant de délicatesse par François Place, nous emmène à travers divers destins croisés où la petite histoire ne cesse de croiser la grande. On pourrait s’y perdre, tant l’œuvre est ambitieuse et la trame complexe, mais on suit au plus près la quête d’Alma voulant à tout prix retrouver son petit frère Lam, esclave dans une plantation, après avoir traversé l’océan à bord du même négrier que sa sœur sans qu’aucun d’eux ne le sache.

Ne ménageant pas son lecteur, Timothée de Fombelle multiplie les rebondissements et les rendez-vous manqués. Il arrive que les protagonistes soient à quelques mètres l’un de l’autre sans le savoir et qu’un coup de sort les éloigne, à des milliers de kilomètres parfois, reportant à plusieurs mois, voire plusieurs années tout espoir de retrouvailles.

Car si Alma cherche inlassablement Lam parmi les milliers d’esclaves qui survivent dans les plantations de canne à sucre, les champs de coton de Louisiane, elle tient aussi à retrouver Joseph Mars, à la recherche, pour sa part du trésor du navire de la Douce Amélie. Nés pour se quitter puis se retrouver, ces deux électrons libres suivent des chemins séparés qui ne cessent de les unir.

L'auteur, en outre, nourrit son roman de détails qui en disent plus que de nombreux qualificatifs sur l'insoutenable sort réservé aux esclaves. Comme lorsque Alma les voit au loin éteindre les boules de coton phosphorescentes après une journée de cueillette entamée dès l'aube et qu'elle examine leurs mains, leurs doigts tailladés, "le dos et les bras moulus par l'effort, (...) la capsule des fleurs qui devient tranchante comme le verre …"

Alma dans le tourbillon de l’esclavage
©François Place


On découvrira aussi le sort réservé à la jeune Douce, attachée à un arbre, les mains dans des bracelets de fer (notre illustration). Ou l’indifférence avec laquelle les négriers jettent la moitié de leur cargaison d’esclaves par dessus bord et les normes de rentabilité insoutenables dans les champs de coton qui inspireront plus tard la révolution industrielle. Est également bien présent le régime de terreur entretenu sous le joug du fouet tellement associé à cette sombre période de l’histoire de l’humanité, toujours d’actualité dans certains pays, et qui aura résisté à la Révolution française. Comme le rappelle l’écrivain, dramaturge et professeur de lettres qui a lu plus de cent cinquante ouvrages pour ce récit documenté mais romanesque.

Au-delà des mers

De son écriture souple, imagée et enlevée, Timothée de Fombelle a le don de nous emporter, au-delà des mers, des contrées et des aventures des uns et des autres. L’auteur a fait le choix du présent pour que le lecteur soit au plus près de l’action et respire comme s’il y était l’air moite de la Louisiane, l’humidité des docks de Liverpool et la poudre des perruques des salons de Versailles. Autant d’atmosphères décrites avec talent et engagement dans une saga qui donne voix aux femmes, dont bien sûr Alma l’enchanteuse mais aussi Amélie Bassac, fille du marchand d’esclaves, plus attachante qu’elle ne devrait l’être. Héroïnes ou ambivalentes, en fuite ou à la tête d’une plantation, perspicaces et déterminées, elles tracent leur chemin vers le troisième et dernier tome d’ores et déjà attendu avec impatience et promis pour 2023.

★★★★ Alma. L’enchanteuse Roman De Timothée de Fombelle, illustrations François Place, Gallimard jeunesse, 423 pp. Prix 19 €, version numérique, 14 €. Dès 10 ans.

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