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Quelle place pour les livres pour les étudiants à l’université ?

Contribution externe
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Une contribution d'Arnaud Lemaire, membre de l'Etincelle, un kot-à-projet néo-louvaniste centré sur le journalisme dont La Libre Etudiant est partenaire.

C’est un fait que nous n’avons pu ignorer, tant il est salué : avec les confinements éprouvés, l’industrie du livre semble avoir de nouveau le vent en poupe et toucher plus de gens. Et pour cause : face à la claustration, à l’impossibilité de sortir, de fêter, de voir ses proches, les gens ont dû s’adapter en retournant vers ces activités traditionnelles qui semblaient dépassées par les plus récentes. Ainsi, parmi celles-là, le livre a su regagner ses lettres de noblesse et s’imposer comme l’un des grands moyens de s’évader en restant enfermé chez soi. Cette redécouverte nous a permis de nous refamiliariser avec ce cinquième art et, en témoigne encore aujourd’hui la hausse de fréquentation des librairies, de nous diriger plus intuitivement vers lui. Par ailleurs, les études vantant les mérites inconditionnels de la lecture ne manquent pas : développement de l’imagination, de la créativité, de l’ouverture d’esprit, etc. Si la cause livresque semble acquise pour tous et toutes, qu’en est-il réellement du rapport qu’ont les jeunes universitaires à la lecture ? À la recherche d’une occupation perdue...

Alice, Martin, Léa, Alexandre, Blandine, Anatole, tous sont étudiants, depuis un temps assez variable, et tous ont entretenu des rapports très étroits à la littérature dans leur enfance, dans leur adolescence. Geronimo Stilton, Harry Potter, Chérub, Twilight, etc. Les grands ouvrages de jeunesse ne leur étaient aucunement étrangers et constituaient véritablement une activité récurrente, voire quotidienne. « Je lisais chaque soir avant de m’endormir. Mais si j’accrochais à un livre, je le lisais alors tout le jour durant » se souvient Léa, étudiante en Master 2 en droit. Et Alexandre, Master 1 en journalisme de rajouter : « Le pire ça a été Harry Potter V. Lui, je l’ai dévoré en un jour ; et pourtant, c’était 600 pages... C’était déconné. » Incontestablement, le livre régnait alors sans grande rivalité ; il était l’activité accessible par excellence, et génératrice de nombreux souvenirs émus : « Je me rappelle, quand j’étais toute petite, on se rassemblait mes frères et moi pour écouter ma mère nous faire la lecture. C’était vraiment bien » avoue Léa ; « moi, j’avais appris avant les primaires à lire, ça me suivait partout. Je me souviens à quel point j’étais fière de passer, en 4e primaire, à une littérature plus adulte » enchaine Blandine, diplômée à l’ENCBW et en bachelier en psychologie.

Un manque de temps

Le grand géant semblait solidement ancré et inébranlable, et pourtant, le passage aux secondaires, s’il a été l’occasion de découvrir la littérature dite « adulte » pour Martin, a amorcé pour tous les autres un premier déclin. Peu à peu, différents facteurs ont amorcé la chute, lente et inexorable chute qui ne s’arrêtera plus. L’un de ces premiers facteurs est le temps : il y a plus de travail à réaliser, moins d’occasions de s’occuper. De plus, le livre se montre tant chronophage qu’exigeant, il faut s’accrocher à chaque phrase, savoir rester concentré, même lorsque la fatigue d’une journée de cours nous taraude. Le GSM et autres arts (jeux vidéo, films, chansons), plus faciles d’accès, se posent aussi en fossoyeurs, en témoigne Alice : « Avant, je lisais très souvent, parce que dans ma chambre – c'était la volonté de mes parents – il n’y avait pas de Wi-Fi. Quand j’ai eu accès au réseau depuis ma chambre, j’ai complètement laissé tomber la lecture. » C’est indéniable, et presque unanime, les seuls livres lus sont désormais ceux imposés par le cours de français.

L’on peut s’y attendre, le passage à l’université n’arrange aucunement l’affaire. Les travaux se multiplient, il faut étudier, et toujours plus se spécialiser dans sa matière ; il en est ainsi d’Alexandre, qui ne lit plus que journaux et livres sur la politique, de Blandine, ne se permettant plus que des ouvrages de psychologie, d’Anatole, en Master 2 en nanotechnologie, qui ne parcourt plus que des revues et articles scientifiques. Même Martin, étudiant de Master 1 en lettres, reconnait suspendre ses lectures personnelles, durant l’année académique, au profit des lectures obligatoires ; lui et Léa ne trouveront que le temps des vacances l’occasion de se replonger dans quelque fiction de leur choix. À côté de ce temps manquant, il y a tous les autres divertissements : avec l’omniprésence des ordinateurs, sollicités pour les cours, notre rapport aux écrans nous parait plus instinctif, plus naturel ; un cours fini sur Teams, un travail rendu sur Moodle, la plateforme électronique de l’UCLouvain, et l’accès à Netflix, à YouTube ou Facebook est à portée de clic... Léa qui consacrait ses nuits à la fiction constate quelque peu embêtée que beaucoup le sont maintenant à la bibition.

Une nostalgie de la lecture

L'écart donc se creuse, toujours plus ; le temps et l’énergie manquent, et l’on se sent de plus en plus restreint à ses études, l’on préfère profiter de son temps libre avec des loisirs plus facilement assimilables. La littérature en devient, dans certains cas, la grande étrangère : on ne la comprend pas, elle nous est tantôt trop sérieuse, ennuyeuse (qui n’a jamais cité un Balzac ou un Zola pour illustrer l’ennui des « grands auteurs » ?), tantôt élitiste, inaccessible (« Pour que j’apprécie un Baudelaire, il faudrait d’abord qu’on me le traduise. »). Toutefois, des moments et lieux marquent encore des occasions particulières de renouer avec l’ancien délassement : les vacances, bien sûr, mais aussi les trajets en train, en bus ou en tram. Quoi qu'il en soit, presque tous et toutes regrettent un peu, et se remémorent avec émoi, ces évasions permises auparavant par leurs livres.