Entre silences et mots

Par Jeanne Benameur, la psychanalyse en fil rouge de "La patience des traces" dans un Japon de partage et d’émotions.

Entre silences et mots
©© Guillaume Bourain
Monique Verdussen

Si la psychanalyse fait irruption dans de nombreux romans de Jeanne Benameur, elle est au cœur de son récent La patience des traces. Fil conducteur et trame à la fois, elle y est essentielle, orientant un récit où la plongée au plus intime de soi se veut anticipation d'un élan vers une liberté sans esquive ni mensonge. Où un individu à l'écoute d'un autre offre à celui-ci la possibilité de trouver sa juste place entre l'attention qu'il lui porte et une parole venue des abîmes de soi. Entre le silence et les mots. Il y a dans ce livre où s'entrecroisent solitudes, rencontres, amitiés et amours une manière intérieure d'approcher une discipline toujours un peu mystérieuse pour le profane.

Simon Lhumain est un psychanalyste nouvellement à la retraite. Il se sent fatigué d’un métier où, durant de longues années, il a été celui qui s’est tu pour permettre aux autres de débroussailler leur route par la parole. Alors qu’il n’aime ni les voyages ni quitter sa maison, il éprouve le besoin d’horizons neufs. Il va partir. Faisant un tri dans ses souvenirs, il entend en garder ses paysages familiers, le baiser impromptu de Louise qu’il a tant aimée, la vibration du chant de sa mère, l’ambiguïté de Mathieu son ami-frère, son cahier de rendez-vous où, contrastant avec la confiance que lui faisaient les gens, émerge le vide du départ inexpliqué de Lucie F. Ce sont là autant de points de repère d’émotions qu’il garde en lui.

Les paroles qui crient

Suivant les conseils de son ami Hervé, il part, avec un simple billet aller et n'emportant presque rien, aux îles japonaises Yaeyama. Tout lui semble découverte. La langue qu'il ne comprend pas. La beauté d'une nature aux couleurs franches. La simplicité chaleureuse de ses hôtes, monsieur et madame Ito dont la présence discrète mais vite amicale lui insuffle un bien-être intense. Rien ne lui est demandé. Il s'éloigne de ses rives habituelles. S'aventurant à l'intérieur de ses mondes secrets, il redoute les paroles qu'il n'a jamais dites mais qui crient en lui de sentiments trahis, de rancœur, de remords, de doutes… Entre signes qui le rassurent et apprentissages qui le délivrent, il retrouve la mémoire vive des instants intenses de sa jeunesse et de ses rêves d'adulte. "Tout se répare et il ne faut pas chercher à cacher la réparation", lui dit monsieur Ito en l'initiant à son travail de réparateur de coupes cassées. Il y trouve une force déculpabilisante et stabilisante. Il y retrouve un corps à nouveau désirant et des instants d'âme privilégiés parce que fugaces. Il n'est plus l'otage de souvenirs refoulés.

Jeanne Benameur est une romancière de l’intériorité mais aussi de l’extériorité. Traçant les chemins du soi, elle ouvre à la rencontre des autres et à la reconnaissance de l’humanité de chacun, à la marche en forêt luxuriante ou à la nage en océan fougueux. Si son livre, lumineux mais parfois complexe - notamment vers la fin - se mérite, elle y joue avec subtilité des images qui révèlent, des silences qui disent et des mots que soufflent les amours perdus et les amitiés blessées.

★ ★ ★ Jeanne Benameur |La patience des traces|Actes Sud, 208 pp.19,50€