Vertige de l’amour

Entre Sarah et Karim, dans une Alger moralement étriquée. Dans "Amour, extérieur nuit", la Franco-Algérienne Mina Namous donne voix à une femme qui veut être libre.

Vertige de l’amour
©©Pascal Itobd

L'histoire d'amour racontée dans ce premier roman au très beau titre, Amour, extérieur nuit, pourrait paraître banale - voire niaise - si l'autrice, Mina Namous ne l'avait située à Alger.

Quand Sarah voit pour la première fois Karim, ce n'est pas sa beauté qui l'attire - elle ne le trouve d'ailleurs pas particulièrement beau - mais ce qu'il dégage. "Un élégant mélange de froideur polie, avec un air malicieux en arrière-cour." C'est lors d'une réunion dans l'entreprise qui l'emploie que la jeune femme fait la connaissance de cet homme, un des avocats chargés du dossier sur lequel elle travaille. Sarah a 28 ans, vit encore chez sa maman, où vient par ailleurs d'emménager sa grand-mère. Elle le "stalke" : tape son nom sur Internet, le piste, et tombe rapidement sur un site alimenté par son épouse.

De 10 ans son aîné, Karim a quitté l'Algérie pour s'installer à Paris. Quand il revient dans son pays natal, il ne peut s'empêcher de remarquer combien la capitale s'est transformée. "En vrai, je vois bien que les choses, et surtout, les gens, changent, mais je n'ai aucune envie de parler sociologie avec lui", commente Sarah alors qu'elle vient de lui proposer de l'emmener dans un restaurant qu'il a connu en son temps.

Pourtant, l'histoire qu'ils vont vivre, que Mina Namous situe en 2013, ne peut se départir d'un pays, d'une ville qui ne sont plus ce qu'ils ont été. Il est ainsi question des "anciens d'Alger, ceux qui ont connu une période révolue, ceux qui ont cru à un semblant d'insouciance, à un monde des possibles." Dans l'intervalle, l'islamisme est passé par là.

Elle est libre, Sarah

Quand la maman de Sarah craint "que les voisins jasent" parce que sa fille sort trop, la grand-mère lui signifie de la "laisser tranquille, d'envoyer balader les autres, ils n'ont qu'à s'occuper de vivre". Ce que ne manque pas d'appliquer Sarah qui n'en fait qu'à sa tête, ne se prive de rien (porter des jupes trop courtes, fumer en rue) et n'est pourtant pas encore prête à se confier sur ce qui la consume. "Je ne saurais pas qualifier l'histoire. Coucher avec un homme marié. Être l'autre femme. Adultère, tromperie, tricherie" alors qu'on n'arrête pas de la charrier sur le mariage, "je suis l'une des dernières à être encore célibataire". Rien de graveleux ni de grivois dans l'histoire que narre Mina Namous. Tout n'est que suggestion dans le regard pudique que l'autrice porte sur "cette histoire de quelques mois entre deux personnes, entre deux ou trois réunions, entre deux villes".

Amour, extérieur nuit de la Franco-Algérienne Mina Namous marque l'ouverture des éditions Dalva à la littérature francophone. Des éditions, ayant vu le jour en 2020, qui mettent à l'honneur des autrices contemporaines dont les textes disent leur vie de femme, leur relation à la nature, à notre société. Dalva, en référence à l'héroïne du roman du titre éponyme de Jim Harrison.

Née à Paris en 1984, Mina Namous a passé son enfance et son adolescence en Algérie. Dans un style parfois proche d'un journal d'ado, elle restitue avec justesse l'atmosphère d'un lieu balafré par un rigorisme archaïque quand son héroïne imagine, alors qu'elle se rend dans une cité de l'est, qu'"elle serait une ville rêvée, sans traditions, sans religieux, sans police, sans voisines, sans réputations".

La double histoire d’amour narrée par Mina Namous - qui a tenu un blog (jeuneviealgeroise.com) quand elle exerçait en tant que juriste à Alger - révèle une photographie particulièrement sensible d’une jeunesse corsetée mais qui essaie de ne pas s’en laisser conter. Un livre qui donne envie d’être amoureuse. D’un homme. D’une ville.

★ ★ Mina Namous | Amour, extérieur nuit|Dalva, 224 pp., 18,90 €

EXTRAIT

"Et puis, nous avons notre gardienne, l'Alger du jour et de la nuit, qui mue au gré des heures et des quartiers, qui sent mauvais, qui n'est pas nette, qui va mourir par endroits, et qui semble tout refermer dans un étau. L'Alger visible et invisible. L'Alger magique, qui peut se transformer en une fraction de seconde. Du laid au sublime et inversement, un peu comme ses habitants."