"Les années difficiles": Jean-Noël Pancrazi dit la solitude des rapatriés

Se souvenant des moqueries lors de son retour d’Algérie, Jean-Noël Pancrazi raconte la solitude des rapatriés.

"Les années difficiles": Jean-Noël Pancrazi dit la solitude des rapatriés
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Monique Verdussen

Jean-Noël Pancrazi est rarement aussi émouvant que lorsqu'il renoue avec les évènements de son enfance. Reconnu en 1990 pour Les quartiers d'hiver, son histoire, avec ses nuits et ses soleils, s'est inscrite avec constance dans son écriture. Ses personnages, croisés, observés et, surtout, aimés, en forment un terreau creusé avec une lucidité que n'altèrent ni la tendresse ni la cruauté. Ne craignant pas plus la provocation de la vérité que le risque de se dévoiler sans faux-fuyant, il se révèle au plus juste de ses chagrins, ses peurs et ses émois. Et, dans la mesure où il puise à l'intime, il rejoint cette part d'humain où chaque individu reconnaît quelque chose de ses aspirations, de ses blessures mais, surtout, de ses émotions les plus secrètes.

Les années manquantes sont celles de son adolescence. Il a 13 ans lorsque ses parents - désireux de tenter une nouvelle expérience dans une Algérie quittée avec douleur - le déposent à Thuir près de Perpignan chez sa grand-mère maternelle. A tout prendre, il aurait préféré les couleurs de la Corse et son exubérante famille paternelle. Avec mission de faire " de bonnes études ", il se retrouve pourtant en terre catalane sèche, astreint à lutter contre le vent, les guêpes, les loups, le grand-père odieux… La grand-mère, c'est Joséphine qui vit confinée en prières et processions, les mains percluses d'un eczéma monstrueux et envahissant que, seule, la visite de son fils Noël parvient à soulager quelque peu. Dessinateur doué, détourné vers l'armée par son père qui le méprise pour les défaites françaises en Indochine et en Algérie, celui-ci se retrouve moralement abîmé mais adoré tel un dieu par sa mère qui absoudra ses absences comme ses débauches. Dans cette ambiance morose, l'enfant rapatrié, en butte dans son lycée aux inscriptions contre les pieds-noirs et aux moqueries de ses camarades, cherchera "pour souffler un peu", un allié qu'il trouvera parfois en son oncle soucieux de l'arracher à sa solitude.

Être avec les autres

À partir de là, Jean-Noël Pancrazi évoque, avec des détails d’une précision bouleversante et une sensibilité qui ne s’est jamais démentie au cours de ses livres, le sort des exilés d’une Algérie qu’ils ne peuvent oublier. Au retour des parents qui, obnubilés par leur amour pour cette terre qui n’est plus la leur, se déchirent et divorcent, il part à Paris. En hypokhâgne à Louis-le-Grand, il rallie, par désir d’être avec les autres et brûlant ce qu’il avait toujours respecté, les contestations de mai 68 et, dans la foulée, se retrouve happé par les plaisirs, luxes et voluptés d’un gotha de sulfureuses amours homosexuelles et d’une mode qui, depuis, a fait du bruit. Quand il retrouve Perpignan des années plus tard, la ville a changé. La vie a passé. Il a été inattentif et ne possède rien si ce n’est ses livres. Mais c’est là qu’ont été les siens et leur souvenir lui chuchote qu’il n’est peut-être pas aussi seul qu’il l’imaginait.

Avec ce court livre à l'écriture dense, aux descriptions très visuelles et à l'émotion contagieuse, on a le sentiment que l'auteur de Madame Arnoul ou La montagne fait ses adieux à l'écriture. Disant avoir épuisé sa propre histoire et fait le tour des terres qu'il connaissait, il conclut, comme s'il s'agissait d'une réflexion à peine esquissée : " Il était temps de passer le relais ". Si, encore une fois, il dit vrai, il sera lui-même… manquant.

  • ★ ★ ★ Jean-Noël Pancrazi | Les années manquantes | Récit | Gallimard, 110 pp., 12,50 €, version numérique 9 €

EXTRAIT

“… je traversais enfin la France, les yeux grands ouverts dans la nuit, avec déjà en moi cette tendresse pour Paris… qui finirait par me prendre dans ses bras…”

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