L’amour et l’Europe ont-ils une fin ?

Oui, répond l’écrivain néerlandais Ilja Leonard Pfeijffer dans un roman aussi inventif que passionnant.

L’amour et l’Europe ont-ils une fin ?
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Grand Hotel Europa est le premier livre traduit en français de l'écrivain néerlandais Ilja Leonard Pfeijffer. Né le 17 janvier 1968, ce dernier fit des études de lettres classiques à l'université de Leide, où il enseigna ensuite le grec ancien de 1992 à 2004 ; il est un spécialiste de Pindare. Depuis 2003, il se consacre exclusivement à l'écriture. Résultat : 18 ouvrages en prose, 10 études ou recueils de poésie, 8 pièces de théâtre. En 2008, il s'installa à Gênes, où il rencontra la femme avec qui il vit depuis lors et à qui il a dédié Grand Hotel Europa, publié en 2018 et en cours de traduction dans une trentaine de pays.

Comment résumer ce roman à plusieurs facettes ? Un écrivain du nom de… Leonard Pfeijffer s'installe au "Grand Hotel Europa", dans un lieu indéterminé, pour y faire le point sur l'échec de sa relation avec sa maîtresse italienne, une historienne d'art appelée Clio, comme la muse de l'Histoire dans l'Antiquité. Devant constater que "l'amour de ma vie vit dans le passé", il acte en parallèle que l'Europe aussi vit dans le passé.

L’Hôtel comme observatoire

À cet égard, le "Grand Hôtel" décati où il s'est installé est un observatoire inégalable de la société, comme Marcel Proust à Balbec ou Vicki Baum à Berlin (Grand Hôtel, 1929) l'avaient déjà révélé. Pfeijffer y croisera, venus d'horizons différents, une vieille poétesse française, un armateur grec à la retraite, Montebello, le majordome de l'hôtel, qui est aussi sa mémoire, le groom Abdul, rescapé d'un naufrage de migrants africains en Méditerranée, sans oublier le nouveau propriétaire de l'hôtel, le chinois M.Wang, qui n'a d'autre objectif que d'adapter son établissement à ce que ses compatriotes attendent d'un hôtel européen.

Au fil de ses entretiens avec les uns et les autres, du récit de ses voyages avec Clio à la recherche d'une toile perdue du Caravage et d'enquêtes pour un projet de livre sur le tourisme, Pfeijffer va égrener constats et réflexions sur les amours les plus brûlants qui finissent et l'Europe en passe de devenir, demain, "la villégiature du reste du monde".

Une Europe qui, en attendant, redoute une immigration abusive. À ce propos, l'armateur grec héritier de la plus ancienne civilisation européenne, professe : "La migration ne peut être arrêtée. Depuis que nous tenons sur deux jambes, nous n'avons cessé de marcher. Depuis notre berceau d'Afrique nous avons peuplé le monde". Et d'ajouter : "Avec notre profil démographique actuel, nous serons dans l'impossibilité de maintenir le niveau de nos soins de santé et de nos pensions. Sans migration, il est difficile d'imaginer un avenir pour l'Europe". Déjà, sans le tourisme de masse, l'Italie et la Grèce régresseraient dans le tiers-monde…

Le tourisme de masse destructeur

Autre axe du roman, ce tourisme de masse, justement, qui est en train de massacrer les plus belles villes d'Europe et d'en chasser les habitants. Venise, qui reçoit jusqu'à 50 000 touristes par jour, comptait 145 402 habitants en 1960. Ils étaient 53 986 en 2018, soit moins que… la ville belge de Mouscron ! Autre désastre : la location de logements privés via Airbnb, qui a provoqué une telle hausse des prix des logements que le centre d'une ville comme Amsterdam est devenu inabordable pour le commun des mortels. Il s'est donc vidé de ses habitants et transformé en une aire marchande pour touristes notamment sexuels. Or, l'argent des locations ne va pas, comme on voudrait nous le faire accroire, à d'honnêtes propriétaires de logements mais, écrit l'auteur, au moins pour les deux tiers, aux "truands de l'immobilier" (sic). Et, en dernier ressort, aux capitalistes américains qui ont conçu le système pour s'enrichir personnellement. Résultat : la dislocation de la structure sociale des centres-villes européens, comme à Amsterdam et Lisbonne, et l'effondrement d'un secteur hôtelier bien régulé et facilement contrôlable.

Roman insolite et fascinant

Grand Hotel Europa est un roman insolite et fascinant, branché sur une Europe doublement envahie. D'une part, l'argent du capitalisme international y compris chinois, qui se nourrit du tourisme de masse, lui-même nourri par la durée croissante des vacances mais destructeur des centres historiques et des lieux de vacances sur lesquels il s'abat comme nuée de sauterelles. D'autre part, l'Europe est le rêve et le but d'un flux incessant de migrants fuyant la pauvreté, l'absence d'avenir, le fanatisme islamique dans leurs pays respectifs. Pfeijffer entrelace ces deux thèmes à un touchant roman d'amour avec une inventivité romanesque, une érudition culturelle, une documentation sociologique et, dans des scènes de comédie, un humour à la Oscar Wilde. L'ensemble est brillamment traduit par Françoise Antoine.

  • Ilja Leonard Pfeijffer | Grand Hotel Europa|Roman|traduit du néerlandais par Françoise Antoine | Presses de la Cité, 528 pp., 23 €, version numérique 16 €

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