Le défi d’une poignée de jeunes indignés

Remontant à la Marche pour l’égalité de 1983, Maryline Desbiolles interroge le racisme d’aujourd’hui.

Monique Verdussen
Le défi d’une poignée de jeunes indignés
©Margot Montigny

Accédant à un juste succès avec Anchise qui lui valut le prix Femina en 1999, Maryline Desbiolles n'est pas seulement une romancière qui joue d'indéniables complicités avec la poésie et la nature. Elle est aussi autrice de textes divers, notamment de portraits d'artistes tels Matisse, Picasso, de Staël ou le sculpteur Bernard Pagès, son compagnon de longue date. Créatrice de deux revues littéraires consacrées aux artistes méditerranéens, elle est, en leur compagnie, dans son univers, l'arrière-pays niçois où, née à Ugine en 1951, elle vit à La Fontaine de Jarrier. Les lieux servent d'ailleurs régulièrement de terreau à ses livres, leur apportant ce poids d'humanité, de paysages et de concret qui les propulse dans une universalité hors du temps.

Avec Charbons ardents qui n'est pas une fiction, Maryline Desbiolles prend appui sur la Marche pour l'égalité et contre le racisme - appelée aussi Marche des Beurs - qui partit de Marseille en octobre 1983 pour gagner Paris cinquante jours plus tard. Initiée par des chrétiens de gauche obsédés par les tortures de la guerre d'Algérie et soutenue pas Christian Delorme, curé des Minguettes engagé dans les causes relatives aux droits de l'homme, et par le pasteur Jean Cortil, elle réunissait une poignée de jeunes désireux de secouer sans violence un silence sous lequel crépitaient des douleurs de racisme et d'humiliations.

Ils étaient 17 au départ : "Un minuscule filet d'eau" qui allait se gonfler au long des kilomètres sur la musique de Bob Marley et les chansons de Renaud. Ils furent près de 100 000 à l'arrivée. Lancé dans la foulée de la mort de Toumi Djaïdja blessé au ventre par la balle d'un policier alors qu'il tentait de séparer un chien d'un adolescent, le mouvement rallia des garçons, des filles, des Arabes, des Français… Il fut accueilli avec enthousiasme à son arrivée à Paris où une délégation fut reçue à l'Elysée par François Mitterrand. Qu'a changé cette marche dans les rapports que nous entretenons avec les autres, plus précisément avec les étrangers ? Avec les Algériens, en ce qui concerne les Français ? "L'Algérie est au commencement", est-il écrit à plusieurs reprises.

On s’y perd

À partir de cette question Maryline Desbiolles a interrogé des témoins de l'époque comme Djamel Atallah arrivé en France à l'âge de 4 ans, mais aussi son trio actif et engagé : Christian Delorme, le prêtre qui entraîne, Elisabeth D., chroniqueuse à Libération et Actuel, le cheikh Khaled Bentounès, maître soufi qui a voué sa vie au dialogue entre les religions. Elle buissonne de rencontres en souvenirs, dérive de la catastrophe de la Roya aux Moines de Tibhirine, de Gandhi à Isabelle Eberhardt à Malika Boumediene à Malik Oussekine, tant d'autres… On s'y perd entre personnages connus ou pas et des réflexions qui surgissent dans le désordre comme autant d'improvisations de la mémoire. "Je n'y retrouve pas mes petits", convient-elle entre deux idées. Nous non plus, étourdis par trop de confusion. On pourrait croire qu'elle en oublie la marche.

Mais non. Celle-ci est bien présente. Hors d’elle. En elle. D’hier. De partout. D’aujourd’hui. Elle est sans fin. Elle est un mouvement. Un élan. À chacun de s’y intégrer. Les temps se superposent. C’est la conclusion de ce livre dont on regrette pourtant que le style trop sec et factuel ne se détende qu’épisodiquement en scènes visuelles et narratives plus immédiatement perceptibles.

  • ★ ★ Maryline Desbiolles | Charbons ardents | Roman | Seuil, 144 pp., 16 €, version numérique 12 €