La pêche à la raie, allégorie d’une certaine virilité

"Ce n’est pas un fleuve", un roman dense et complexe habité par des hommes rustres et alcooliques.

La pêche à la raie, allégorie d’une certaine virilité
©PEXELS

Avec Ce n'est pas un fleuve (No es un río), l'Argentine Selva Almada (Villa Elisa, 1973) clôt sa trilogie entamée par Après l'orage (El viento que arrasa) suivi de Sous la grande roue (Ladrilleros). Du titre du roman, Ce n'est pas un fleuve, on pourrait établir un parallèle avec René Magritte et son tableau Ceci n'est pas une pipe. Pour quelle raison l'artiste belge a-t-il écrit ce texte au bas de sa peinture ? Tout simplement parce que la pipe en question n'est que représentation. Dans le nouveau livre de Selva Almada, tout ne pourrait aussi être que projection. Quand Enero, Negro et Tilo embarquent sur un bateau pêcher la raie, est-ce le début ou la fin de l'histoire ? Car il est encore question d'Eusebio, le père de Tilo, emporté par l'eau quelques années plus tôt.

Rite de passage masculin

"Fatiguez, fatiguez-la. Tirez sur le fil, tirez. Faites-la décoller, décoller." Finalement, la raie monte, ils la voient venir. Enero tire. Un. Deux. Trois coups de fusil. Après avoir traversé le fleuve, ils retrouvent leur campement sur une île. Accrochent la raie à un arbre qui devient rapidement l'attraction des habitants. Et la risée quand ces derniers apprennent qu'il a fallu trois tirs alors qu'un seul aurait suffi. Et, surtout, que la raie sera rejetée dans le fleuve, morte. Pêcher pour le simple plaisir, même pas par nécessité. Car rite de passage réservé aux hommes.

Un réalisme magique corsé et décapant

Dans Ce n'est pas un fleuve, les personnages vont et viennent dans le temps. Au gré des souvenirs. Des rencontres. Des collusions entre eux. "S'il ne savait pas que c'est Tilo qui est devant lui, il dirait qu'Eusebio est de retour. […] Tilo, c'est Eusebio qui n'est pas encore mort", pense Enero. Où s'arrête le rêve, où commence la réalité ? L'accablante moiteur de la nature tropicale étourdit les esprits. L'alcool accentue le flou - les dames-jeannes de vin ne sont jamais loin.

Sous la plume sèche de Selva Almada, aux dialogues scandés ("Les salauds ! Dit César. Il faut leur donner une leçon. Dit Aguirre"), inutile d'opposer quelque résistance. Une écriture à l'image de ce monde rustre, d'hommes. Et quand les femmes font leur entrée, la violence continue de sourdre. Autour du fleuve et de ses méandres se déploie un récit dense et complexe où, parfois, on rejoint Negro quand il assène : "On ne voit rien là-dedans, pas même ce qu'on se dit". Rompue au réalisme magique, Selva Almada en donne dans ce roman une version particulièrement corsée et décapante.

  • ★ ★ Selva Almada | Ce n'est pas un fleuve (No es un río) | Roman | traduit de l'espagnol (Argentine) par Laura Alcoba | Métailié, 112 pp. 16 €

EXTRAIT

"Quand le fleuve l’a aspiré, Eusebio a dû ouvrir les yeux dans une épaisseur noire comme celle-là. A-t-il fini par voir la lumière ? Il se souvient de ses yeux sortis de leurs orbites, quand ils ont récupéré le corps. Comme si, juste avant de mourir, il avait vu quelque chose de tellement immense que son regard n’a pas suffi à le saisir entièrement. Mais qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Quelque chose de trop immense, oui. Mais trop horrible, aussi ? Ou bien trop beau."