Quand la mère se retire

Superbe, tendre et bouleversant récit de Caroline Lamarche sur la mort de sa mère.

Quand la mère se retire
©Bernard Demoulin

Dans La fin des abeilles, récit magnifique et souvent bouleversant, Caroline Larmarche raconte les dernières années et puis la mort de sa mère à 98 ans.

Un journal de bord, au plus près, au plus vrai, de celle qu’elle n’a vraiment découverte qu’aux frontières de la mort. Le livre débute dans les retrouvailles ambivalentes avec une mère devenue très âgée, dans la maison familiale, à la campagne, au milieu de la sensualité du monde : les arbres, la neige, le miel, le lait, le gel, les géraniums à bouturer chaque année. Mais ce récit se termine par l’absurdité d’une existence prolongée au-delà du supportable, dans l’ambiance glaçante et solitaire du Covid.

Le titre La fin des abeilles évoque la passion de sa mère pour l'apiculture mais aussi la fin d'un monde qu'incarnait cette femme forte de principes qui répétait qu'elle ne s'ennuyait jamais et qui multipliait les phrases péremptoires comme "mieux vaut l'hypocrisie que le divorce". Elle était d'un temps où la tendresse et bien sûr la sensualité et le désir, ne s'exprimaient pas sauf, dit Caroline Lamarche, pour ses plantes et pour ses abeilles pour lesquelles elle avait une "tendresse de démineur". Une femme passionnée aussi de lectures.

Le glaucome la rendit peu à peu aveugle, dépendante d'infirmières, enfermée parfois dans de vieilles rancunes mais toujours forte. Toute sa vie, elle avait veillé à refouler ce qui "ne convient pas" jusqu'à se contenter de dire à sa fille qui lui avouait avoir subi un viol, "n'en parle pas à ton père."

"Nos silences, écrit Caroline Lamarche, ont des racines très profondes, comme les renouées du Japon qui ont colonisé les bords de l'étang en étouffant les plantes natives."

Le pacemaker malheureux

Même aveugle, sa mère tenait à commander sa vie, poursuivant inlassablement ses lectures grâce aux audiolivres, allant jusqu’à régenter sa prochaine mort en préparant par le menu tout ce qu’il conviendra alors de faire et de dire à l’église.

Sentant venir sa fin, cette mère si puissante qu'elle en était difficile à vivre pour ses enfants, s'autorise à lâcher un peu prise et à avouer à sa fille "qu'elle l'a tant aimée quand elle était petite." "Quand je n'aurai plus rien à faire, dit-elle drôlement, je deviendrai enfin bonne."

Tendresse

Ce récit d'une tendresse retrouvée change totalement quand les médecins décident de placer à cette dame de plus de 90 ans, un pacemaker alors qu'elle rêvait "de mourir du cœur dans son sommeil, comme le fit notre père, en souriant, ou presque."

"Les médecins lui avaient volé sa mort", écrit Caroline Lamarche, "ils avaient enlevé le moment où la mort approche à pas comptés, presque doux, dans une lumière presque surnaturelle."

Suivent alors des mois de décrépitude, quand cette mère si fière perd peu à peu son autonomie jusqu'à devoir quitter sa chère maison pour rejoindre un Éhpad. Contre son désir, elle avait accepté d'y aller "pour ne pas déranger, pour ne pas vous encombrer", toujours désireuse de décider elle-même et de suivre ce qu'elle considérait être son devoir de mère. Des derniers mois de vie devenus un enfer de solitude quand le Covid bloqua les visites.

Caroline Lamarche a des pages virulentes et nécessaires contre tout un système social réglé par le profit privé, qui, malgré la bonne volonté des soignants, maltraite les très vieux et leur enlève une mort douce.

La fin du récit revient cependant à la tendresse. Caroline Lamarche raconte qu'il fallait que sa mère soit "en train de partir pour qu'on puisse enfin lui caresser le visage." Lâchant prise, des mots d'amour peuvent être échangés. Et, cadeau suprême, sa mère à qui elle rend au final un superbe hommage, avait, "en mourant, signé la réconciliation générale et le retour de notre enfance."

  • Caroline Lamarche | La fin des abeilles | récit | Gallimard | 199 pp.,18 €, version numérique 13 €

EXTRAIT

« Nous sommes devenus les serviteurs de la méchante reine Compétitivité et nous finirons, pour entretenir cet enfer maquillé en pays des merveilles, par repeindre les roses blanches en rouge. »