Réussir, au risque de se perdre

Aussi allègre qu’interpellant, le premier roman de Mateo Askaripour est une immersion sans fard dans l’univers clinquant et âpre d’une start-up américaine.

Réussir, au risque de se perdre
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C'est une histoire comme l'Amérique en raffole : la trajectoire d'un homme simple projeté en pleine lumière, avant d'être confronté aux dérives du monde du travail, ce qui le pousse à réveiller en lui les nobles vertus qu'il avait un temps mises entre parenthèses. Avec Buck&moi, son premier roman propulsé best-seller du New York Times dès sa publication, Mateo Askaripour a signé un roman aussi virevoltant et hilarant qu'interpellant sur le prix à payer pour intégrer l'univers souvent fascinant des start-up. Lui-même ayant travaillé comme directeur des ventes dans pareille entreprise, on sait d'emblée que ce qui peut paraître excessif dans le tableau ne l'est certainement pas.

Recrue de choix

Bien qu'il ait été major de sa promotion et que personne ne doutait de ses capacités, Darren Vender a préféré travailler plutôt que se lancer dans un cursus universitaire. Cela fait presque quatre ans qu'il travaille chez Starbucks, où il est désormais barista et, bien qu'étant le plus jeune de son équipe, est considéré comme le grand frère. L'établissement se situe au pied d'un immeuble de quarante-deux étages abritant une trentaine de sociétés. Ce matin-là, sans trop savoir pourquoi, il propose à un client fidèle de goûter un autre café que celui que ce dernier achète habituellement. Darren l'ignore, mais ce client n'est autre que Rhett Daniels, le fondateur d'une start-up en pleine expansion qui décèle en lui "un talent brut, de la confiance et la capacité à [le] faire réfléchir". Bref, des capacités qui pourraient faire de Darren une recrue de choix. Trop heureux de la perle qu'il a découverte, Rhett propose à Darren, qu'il rebaptise Buck, de rejoindre Sumwun s'il réussit une semaine de test. Pressé par les attentes de sa mère et de sa copine, la belle Soraya, qui le savent capable d'y arriver, mais aussi parce qu'il veut se le prouver à lui-même, Darren se donne à fond, endurant sans broncher humiliations, honte à répétition et torture psychologique. Il ne peut mesurer qu'il met le pied dans un engrenage infernal. Pour Darren/Buck, le seul Noir de cette entreprise aux visées et aux contours nébuleux, le prix à payer sera déraisonnable.

Liberté

S’il flirte parfois avec les bons sentiments, Mateo Askaripour (né aux États-Unis d’un père jamaïcain et d’une mère iranienne) est toujours sauvé par sa faconde, son énergie, son humour jamais cynique et une construction temporelle qui bannit tout temps mort. Nouant une relation de proximité avec son lecteur à travers des incises percutantes, il nous parle de l’Amérique - son racisme toujours vivace, un monde du travail qui broie les êtres, diverses incarnations de la famille, une humanité et une solidarité salvatrices. In fine, ce texte qui se dévore allègrement se révèle être une ardente célébration de "la liberté de respirer où je veux, quand je veux, comme je veux, et avec qui je veux dans ma belle peau noire".

  • ★ ★ ★ Mateo Askaripour | Buck & moi | Roman | traduit de l'anglais (États-Unis) par Stéphane Roques | Buchet-Chastel, 412 pp., 22,90 €, version numérique 18 €

EXTRAIT

"Vous savez, c'est facile de dire à tout le monde qu'on 'attend juste la bonne occasion', mais c'est une autre histoire quand elle se présente pour de bon. Qui dit occasion dit changement. Qui dit occasion dit action. Mais surtout, qui dit occasion dit échec potentiel. Et c'est la possibilité d'échouer, plus que l'échec lui-même, qui empêche tant de personnes d'entreprendre quoi que ce soit. À l'époque, je n'étais pas différent des autres."