Avec Freddy Otash, James Ellroy plonge dans les débuts de la presse à scandale

Le maître du roman noir américain revient avec "Panique générale". À septante-quatre ans, le "Dog" est toujours en forme.

Avec Freddy Otash, James Ellroy plonge dans les débuts de la presse à scandale
©AFP

"Les petits livres sont pour les idiots, pour les petites personnes. J'écris des livres complexes qui représentent un défi pour moi", nous avait assuré James Ellroy à Paris, en novembre 2019, à l'occasion de la sortie de La Tempête qui vient . Panique générale, le dernier ouvrage du "Dog" paru chez Rivages, est deux fois moins épais que le précédent, mais il faut quand même serrer les dents pour se montrer à la hauteur des exigences de sa trame. Comme d'habitude, Ellroy emmène ses lecteurs dans un roman labyrinthique bourré de fausses pistes. Aller au bout de ses intrigues n'est jamais chose aisée. On peut comprendre que les multiples digressions comme les ficelles éculées utilisées par le romancier puissent éreinter et lasser les moins férus du genre. Au contraire, les fans se régaleront en lisant Panique générale. À 74 ans, Ellroy s'est, semble-t-il, fait plaisir pour donner naissance à ce roman.

Bienvenue au purgatoire

Pour son retour, l'auteur américain a décidé de délaisser, temporairement, les aventures du second quatuor de Los Angeles (qui, pour le moment, comporte deux tomes, Perfidia et La Tempête qui vient), pour développer la suite d'Extorsion, paru en 2014. L'occasion, une fois n'est pas coutume, d'effectuer un saut dans le temps jusqu'en 2020. Oubliez la Seconde Guerre mondiale, Pearl Harbor et consorts, Ellroy vous emmène, d'abord, pour quelques pages, au purgatoire. Le vrai… Le sas entre le paradis et l'enfer. Son personnage-narrateur, Freddy Otash, est confiné dans "ce trou à rat depuis 1992". Et il en a marre. Les personnes qu'il a malmenées durant son existence lui retournent la pareille en le torturant. Son salut ? Un bon de sortie promis par ses matons s'il parvient à tirer un récit de son passé. Ce personnage déjà présent dans L.A. Confidential a commis des péchés que personne n'aimerait avoir à confesser.

Pas de Pulitzer à l’horizon

Ces méfaits se sont déroulés dans les années 50, au cœur des milieux interlopes de la cité des Anges. Les réjouissances de l'époque se nommaient Guerre froide, essais nucléaires, chasse aux sorcières… Moment choisi par cet ancien policier corrompu, devenu détective privé, dealer et "roi de l'extorsion" pour se lancer dans le "journalisme". Pas de Pulitzer à l'horizon… Freddy vend son âme au diable en pourvoyant en infos un magazine à sensation plus porté sur le scoop racoleur que sur les principes déontologiques. Au Confidential, tous les coups sont permis, la morale mise de côté, mais toutes les infos sont vérifiées. "On a injecté à l'Amérique le venin du voyeurisme, on l'a rendue accro à cette drogue diabolique. On a créé la culture des médias modernes qui déballent tout", s'emballe Freddy, personnage réel, à l'instar de la gazette.

Une réalité historique dont s'empare, comme toujours, le maître du roman noir américain pour imaginer des histoires sordides. Dans Panique générale, se croisent une multitude de personnalités décédées et donc plus en capacité d'attaquer James Ellroy en procès. Il y a des vicieux (l'écrivain Edward Alexander Crowley "l'homme le plus malsain du monde"), des politiciens comme John Fitzgerald Kennedy, accro aux cachets et à la cocaïne. Mais septante ans avant #MeToo et Harvey Weinstein, les balles littéraires du romancier ont pour principale cible le milieu du cinéma éclaboussé par les scandales sexuels. Le producteur Sam Spiegel (Lawrence d'Arabie , Le Pont de la rivière Kwaï) est un proxénète, Gary Cooper détourne des mineurs, James Dean vole des Pall Mall dans une supérette et divulgue des ragots à la presse, Alfred Hitchcock est un voyeur (rapport à Fenêtre sur cour ? ), Fritz Lang un sadique, Orson Welles en prend (encore) pour son grade. Les flics ripoux sont sur leurs traces et obtiennent toujours des infos à coups d'annuaires et de billets verts.

L’audace linguistique d’Ellroy

Le monde est corrompu par les vices. Freddy n'échappe donc pas à la règle. C'est un obsédé sexuel, raciste, vulgaire, misogyne, homophobe (comme l'époque) et, pourtant, grâce à l'humour d'Ellroy, ses exagérations, son audace, sa folie et son cynisme, on se marre. Son style mitraillette habituel est truffé d'assonances et d'allitérations, d'argot, de néologismes, ou encore de vieil anglais. En vrac, quelques-unes de ses punchlines dont il a le secret : "Charlie Parker a passé le saxo à gauche au mois de mars" ; "Il y a tant de façons féroces de lacérer un lascar à coups de sandales" ; "Le purgatoire, c'est la zone, on se retrouve coincé dans le corps qu'on avait sur terre quand on est mort. On n'a rien d'autre à manger que de la bouffe d'avion, classe économique bradée". Chapeau, à ce propos, à la traductrice Sophie Aslanides qui a repris le flambeau de Jean-Paul Gratias. On n'ose à peine imaginer le casse-tête intellectuel que doit représenter la traduction du phrasé unique d'Ellroy dans la langue de Molière.

  • ★ ★ James Ellroy | Panique générale | Roman noir | traduit de l'anglais par Sophie Aslanides | 329 pp., 23 €, version numérique 17 €

EXTRAIT

Le purgatoire, c’est la zone, on se retrouve coincé dans le corps qu’on avait sur terre quand on est mort. On n’a rien d’autre à manger que de la bouffe d’avion, classe économique bradée”.