"J’ai la forme d’une fille qui coule dans une rivière de garçon"

Dans une tribu amérindienne du Canada, le destin d’une Peau-Mêlée en quête de liberté.

"J’ai la forme d’une fille qui coule dans une rivière de garçon"
©Shutterstock

Au cœur de l'immense Taïga, les Longues-Tresses et les Yeux-Rouges, tribus semi-nomades des Premières Nations canadiennes, s'affrontent sans relâche. Extirpée du ventre de sa mère morte empoisonnée, Fille-Rousse, "l'enfant de la prédiction", est un être à part. Elle ignore tout des circonstances de sa naissance et grandit en adoptée chez les Tresses-Longues, la tribu adverse. À douze ans, elle préfère les jeux dangereux des garçons et rêve d'échapper au sort domestique des femmes.

L'esprit sans œillères, le chamane voit en elle une Peau-Mêlée, soit un être à part, à la fois masculin et féminin. Et défend sa position, appelant la tribu à s'incliner face à la grandeur de celle qui est à la fois "la puissance et la souplesse, la vitesse et la vision". Comme c'est aux côtés des garçons qu'elle veut être, elle se plie à leurs épreuves qui, si elle les réussit, l'autoriseront à prendre leur peau. S'il ne rencontre pas de franche opposition parmi les membres de la tribu, son statut dérange certains garçons, qui la défient sans relâche. "Est-ce qu'il me faut chaque jour regagner mes droits ?"

Rite de passage

Au moment de la puberté, elle se plie au rituel réservé à ceux qui vont devenir hommes et endure le séjour en forêt qui marque ce passage. Surtout, elle fait montre d’un insatiable appétit d’apprendre : la trappe, la pêche sous la glace, les rythmes et les comportements des animaux, la construction de canots et de pièges. Mais aussi une capacité essentielle, qui peut se révéler vitale : se repérer dans la forêt, quelle que soit la saison.

"J’ai la forme d’une fille qui coule dans une rivière de garçon"
©Macha Kaïdanovski

"Je n'ai plus d'attache. Plus personne, dans la solitude, […] je découvre que ma peur s'est dissipée avec le regard de autres." Fille-Rousse a un tempérament hors pair et des intuitions que seule une Peau-Mêlée peut avoir. Ce sont des qualités aussi précieuses à la communauté que déstabilisantes, tant cette nature duelle pousse ses membres à s'interroger quand elle ne se heurte pas, parfois, à des situations qui semblent inextricables. Bientôt, la question du sexe vient pour partie rebattre les cartes, Fille-Rousse ayant toujours un corps de femme.

En mouvement

Avec ce premier roman à l’écriture aussi fluide que sensuelle, Guillaume Aubin, jeune ingénieur repenti en libraire, nous emporte dans une épopée humaine riche en péripéties, ode à la liberté. Lauréat du Prix du Jeune Écrivain 2015 et 2016, il dépeint avec force l’univers des peuples premiers, n’occultant pas la violence dont ceux-ci étaient capables tout en célébrant leur vie en symbiose avec la nature. Alors qu’avec Fille-Rousse, il met son projecteur sur la bispiritualité telle qu’il l’a rencontrée lors de recherches préparatoires, il ne craint pas d’opposer amour et haine, guerre et paix, le plus souvent poussés à leur paroxisme.

Si le titre se focalise sur l’arbre, c’est l’image de la rivière qui coule que l’on veut, in fine, retenir - parce qu’elle est mouvement, comme les nomades que sont ces tribus, comme l’identité de Fille-Rousse qui oscille sans fin entre le masculin et le féminin, comme la vie qui l’emporte malgré tout.

  • Guillaume Aubin |L'arbre de colère| roman | La Contre Allée | 352 pp., 21 €, version numérique 15 €

EXTRAIT

"Dans la forêt, j'ai écouté, et j'ai entendu les insectes gratter la terre. J'ai entendu le vent souffler et les branches craquer. Tous me disaient que j'étais à ma place. Qu'il fallait que je vive comme un garçon. Je n'ai jamais été aussi bien que dans cette certitude et dans cette solitude. J'ai toujours vécu comme un garçon. Bien avant qu'on me pose la question. J'ai toujours préféré la chasse et la pêche au travail des peaux et des viandes."