"La Résistance et ses poètes", un message intact

Poète et résistant de la première heure, Pierre Seghers a laissé aux générations futures une œuvre phare. Portées par un récent renouveau et toujours marquées par l’engagement, les éditions Seghers le rééditent.

"La Résistance et ses poètes", un message intact
©AFP

L'aura de La Résistance et ses poètes, l'œuvre maîtresse de Pierre Seghers (1906-1987), a traversé les ans. Devenu introuvable, ce texte à la portée toujours vivace est aujourd'hui réédité par les éditions Seghers, qui connaissent un renouveau depuis l'automne 2020 (lire ci-contre). Dans la préface qu'il signe pour l'occasion, l'historien Pascal Ory souligne que "ces poètes ne font de la politique que parce qu'ils font de la poésie". Les deux sont ici inséparables. Ainsi, lorsque, le 6 septembre 1939, Pierre Seghers est mobilisé, il emporte avec lui des quatrains d'Omar Khayyam qu'il a recopiés, pressentant que la poésie serait pour lui source d'espoir et de consolation. Des quatrains qu'il a conservés dans son portefeuille jusqu'à sa mort.

"Cette poésie est le fruit d'une nécessité vitale, au risque de la mort", écrit encore Pascal Ory. Car le sens du projet de Pierre Seghers est de partager une expérience, la sienne et celle de tous les poètes à qui il donne voix. À l'heure de la guerre en Ukraine, la pertinence du message de La Résistance et ses poètes, ouvrage désormais scindé en deux volumes (récit et anthologie), demeure une évidence.

Si elle n'avait que cinq ans lors de la parution de l'ouvrage, en 1974, Virginie Seghers évoque pour nous des souvenirs très personnels concernant le travail de son père. "Cette œuvre non de poète, mais d'écrivain, voire d'historien ou de témoin, il la portait en lui depuis longtemps. Son aventure d'éditeur a commencé en 1939, quand il a été mobilisé, puis sous l'Occupation. C'est le fondement de son engagement à la fois comme homme, comme poète, comme éditeur, comme citoyen aussi. La Résistance et ses poètes résulte d'un long cheminement. Quand il était l'éditeur des autres, il n'avait pas le temps d'écrire cette somme. Au moment de vendre sa maison d'édition, en 1968, sa priorité a été de se consacrer à ce témoignage. Je me souviens de mon père se levant très tôt, écrivant au petit matin, et consacrant l'essentiel de sa journée à cette tâche. Il a aussi rencontré beaucoup de témoins de cette période, recueilli des éléments objectifs, scientifiques, ainsi que des regards. Il a affiné les choses."

Pierre Seghers
Pierre Seghers ©AFP


Avertissement aux générations futures

Ce témoignage, Pierre Seghers l'adresse avant tout aux générations futures. Il nous avertit d'ailleurs dès l'avant-propos : "L'orage peut revenir…" Virginie Seghers rappelle qu'il est "né en 1906. Il a connu lui-même deux guerres mondiales : il était donc conscient que cela pouvait recommencer. Je me souviens de sa grande inquiétude face à la montée du Front national et de l'extrême droite. Il savait à quel point les démocraties sont fragiles, que rien n'est acquis".1

Gorgé de citations de poètes, le récit est assumé à la première personne. "Il assume ce 'je' de manière très personnelle, avec ses tâtonnements. Le fait qu'il ait écrit longtemps après les faits permet le recul. Je pense qu'il voulait quelque chose de très incarné, de vrai, de sincère, d'engagé, parce que c'était le témoignage d'une aventure vécue, ce qui la rend d'autant plus singulière, touchante, sensible."

Se situant par-delà les appartenances, "la poésie de la Résistance ne sera pas la poésie d'un parti politique, mais celle de l'homme en danger de mort", écrit Pierre Seghers. Sa fille ajoute : "Il a toujours été méfiant vis-à-vis de la politique même si, de façon très brève, comme beaucoup d'hommes de sa génération, il a adhéré au parti communiste. La résistance et la poésie sont pour lui bien au-delà des filiations confessionnelles ou politiques. Ce n'était pas le sujet. Le sujet était le courage, l'engagement, la défense de la patrie."

Sa démarche pose également un jalon dans l'histoire des lettres. Ainsi écrit-il que les poèmes "ne seront plus des 'bibelots d'inanité sonore', des exercices littéraires", mais "exprimeront, au temps du bourbier, un engagement de l'âme, une correspondance entre les événements extérieurs et les pouvoirs créateurs du poète". Virgine Seghers le confirme : "Il a toujours dit : 'Si la poésie ne vous aide pas à vivre, faites autre chose. Je la tiens pour essentielle à l'homme, autant que les battements de son cœur.' Pour lui, c'est un souffle profond qui anime l'individu. Ce n'était surtout pas une poésie de salon ou de laboratoire, mais un cri de l'âme, qui se dit d'autant plus dans les moments tragiques."

Pierre Seghers, "La Résistance et ses poètes", première partie (récit, 512 pp., 21 €, version numérique 15 €) et deuxième partie (anthologie, 336 pp., 17 €, version numérique 12 €).

Les éditions Seghers, une poésie de combat

Fin 2020, le groupe Éditis a décidé de redonner à ses différentes marques (Plon, Belfond, Perrin, Presses de la Cité, Robert Laffont…) leur indépendance éditoriale avec l’intention de valoriser le patrimoine et la singularité de chacun. Au sein de Robert Laffont coexistaient plusieurs maisons (Julliard, Seghers, Séguier, NiL), à qui une même autonomie a été rendue. C’est à ce moment qu’Antoine Claro, qui était jusque-là directeur général de Robert Laffont, a pris la tête des éditions Seghers - fondées en 1939 par Pierre Seghers, qui les avaient cédées en 1968. Synonyme de renouveau, ce changement a été transposé dans une nouvelle identité graphique conçue par Vahram Muratyan à partir du format mythique originel (135 x 160) de la célèbre collection "Poètes d’aujourd’hui".

Une voix pour la liberté

"Mon intention est d'en faire une maison qui reste fondamentalement attachée à la poésie, à son fonds prestigieux, tout en créant un échange avec la nouvea uté poétique, explique Antoine Caro. Cette année, on a ainsi publié deux inédits : Maya Angelou, traduite en tant que poète pour la première fois en France, et Grisélidis Réal, écrivaine suisse dont on ignorait qu'elle avait une œuvre de poétesse d'envergure. J'apprécie que les textes du fonds - nous avons aussi réédité Éluard, Aragon, Cummings et Kerouac - se marient avec les inédits. Le fonds soutient les nouveautés, par sa force, son prestige, de même que les nouveautés redonnent de la visibilité au fonds."

Historiquement, la collection "Poètes d'aujourd'hui" est née en 1944. Ce n'est qu'à la fin des années 1950 que Pierre Seghers "s'est ouvert à un champ culturel plus vaste, comprenant notamment le cinéma. Il a dès lors décliné 'Poètes d'aujourd'hui' avec 'Écrivains d'hier et d'aujourd'hui', 'Cinéastes d'hier et d'aujourd'hui', puis avec les scientifiques. Son idée s'est développée pour que la culture soit accessible au plus grand nombre". L'héritage actuel va au-delà de la réédition du classique qu'est La Résistance et ses poètes. "Son combat a été constant, il n'est pas seulement un éditeur de poètes, c'est un éditeur engagé. À travers ce qu'il a accompli pendant l'Occupation en France, et par la suite à travers les œuvres traduites du monde entier qu'il a publiées, il a toujours offert une voix à ceux qui se battaient pour la liberté. Ce n'est donc pas un hasard si Taras Chevtchenko (lire ci-contre) a été publié chez Seghers en 1964. Les inédits de Maya Angelou et de Grisélidis Réal participent de ce militantisme. Et on s'inscrira dans la même veine l'an prochain, avec la réédition de grands poètes français qui ont des trajectoires admirables, comme de contemporains qui prouvent l'utilité et l'importance de la poésie aujourd'hui, qui ont à cœur de la mettre en avant dans nos lectures et dans nos vies."

Notons encore que les éditions Seghers proposent aussi une collection de poésie destinée aux enfants, ainsi que des ouvrages d'art, avec une prédilection pour la musique. Après Brassens a 100 ans et Get Back des Beatles l'an dernier, sont annoncés en octobre des beaux livres consacrés à Bashung, à Johnny Hallyday et à Thelonious Monk

"La Résistance et ses poètes", un message intact
©D.R

Le poète-héros de l’Ukraine également réédité

Lutter pour l'indépendance. C'est en 1964 que Pierre Seghers publie pour la première fois en français Taras Chevtchenko : Notre âme ne peut pas mourir, dans la célèbre collection "Poètes d'aujourd'hui". Peintre et écrivain, Taras Chevtchenko (1814-1861), ancien serf autodidacte, a connu la prison, l'exil, la surveillance policière ainsi que l'interdiction de peindre et d'écrire. Il a néanmoins laissé une œuvre abondante (poèmes, drames historiques, romans, dessins, tableaux). Soutenant la lutte de son peuple contre les rois de Pologne, les sultans de Turquie et les tsars de Russie, celui qui a toujours défendu une Ukraine indépendante a également marqué profondément la littérature et la langue ukrainiennes puisqu'on lui doit son orthographe moderne. "Oh vous, les hommes, vous les pauvres hommes, /Qu'avez-vous donc à faire avec des tsars ? / Qu'avez-vous à faire avec des piqueurs ? / Vous êtes des hommes et pas des chiens !" Ainsi s'exprimait avec force celui qui fustigeait les "poèmes inutiles". Servir le patriotisme ukrainien, tel était l'engagement de Taras Chevtchenko à travers une poésie le plus souvent épique, pétrie de récits historiques, de contes populaires, de légendes et de tradition orale. Cette anthologie du plus grand poète romantique de langue ukrainienne présente un choix diversifié de poèmes. Les bénéfices de sa vente seront intégralement reversés à l'association AMC France-Ukraine, en soutien à son action humanitaire.

Taras Chevtchenko, "Notre âme ne peut pas mourir", traduit et préfacé par Guillevic, avant-propos d’André Markowicz, Éd. Seghers, 125 pp., 14 €, version numérique 11 €