Des révélations dérangeantes

Valérie Cohen pose un regard interrogateur sur les incidences des secrets de famille.

Monique Verdussen
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De quoi, de qui est faite une famille ? Que savons-nous de ceux qui nous ont précédés ? Le terreau sur lequel on se construit est-il stable ou piégé de trous invisibles qui impactent, sans que l'on en ait conscience, la vie que l'on a ? Faut-il révéler les secrets que les ancêtres ont pris soin de taire ou vaut-il mieux les sortir de l'ombre ? La souffrance ressentie en apprenant que le vrai grand-père n'est pas celui auquel on est attaché depuis toujours est-elle résiliente ? En auscultant les liens qui unissent ou désunissent les membres d'une même famille, pièces rapportées ou non, Valérie Cohen pose sans lourdeur des questions cruciales sur un sujet largement partagé. Qu'importe la couleur du ciel est un beau roman, découpé en séquences descriptives, qui pose un regard interrogatif sur les silences du passé et leurs conséquences dans les liens et la personnalité d'individus jusque-là insouciants en dépit d'indéchiffrables intuitions.

Intrigue animée

Il faut toutefois s’accrocher avant de se laisser harponner par l’intrigue animée de ce livre où les rebondissements s’enchaînent avec imagination. À moins que l’imagination ne s’y trouve inspirée par le ressenti de la narratrice. D’entrée de lecture, perplexe par le décousu des histoires qui ouvrent la narration, on est en quête des fils à étirer pour donner consistance au récit. C’est une jeune Mila de 24 ans, joueuse et déterminée, qui les révèle par-delà une recherche d’ADN dont les résultats ont de quoi ébranler bien des certitudes et dresser des barrières que personne n’attendait. Quatre générations se croisent autour de deux femmes, amies de toujours et plus soudées que deux sœurs. Sybille, ancienne sage-femme demeurée elle-même sans enfant, reporte son affection sur la fille de son mari Edouard mais surtout sur Mila, petite-fille de Gisèle, l’autre femme qui, à l’approche de ses dix-sept ans, avait vu s’envoler sans préambule son premier amour - pourtant partagé - dont elle s’était retrouvée enceinte au grand dam de ses parents. Exclue du domicile familial au prétexte qu’elle refusait de se débarrasser de l’enfant, elle avait trouvé en Sybille aide et empathie.

Fonder sa vie sur un leurre

Gisèle n’avait pas révélé la vérité de cette blessure ancienne à sa fille Barbara qu’elle avait donc gardée. Celle-ci, coutumière des échecs dans sa vie personnelle, découvrirait avec effroi, lorsque la réalité serait exhibée, avoir fondé sa vie sur un leurre. Mais est-ce trop en révéler que divulguer cette péripétie parmi d’autres dans un livre qui, qu’importe la couleur du ciel, surfe allègrement entre les lieux, les évènements et les époques ? Valérie Cohen a du tonus et de la légèreté. Le sens du suspense aussi. Si son récit tourne parfois en rond dans les méandres d’un passé révélé influant sur les destins de ceux qui en héritent, elle y inscrit plaisamment une tension soutenue et, avec justesse, des questions précises et décisives. Avec l’optimisme de ceux qui préfèrent voir le verre à moitié plein, elle boucle son puzzle complexe de pièces qui lui apportent finalement une cohérence apaisante et bienvenue. À glisser dans sa valise de vacances…

  • Valérie Cohen |Qu'importe la couleur du ciel| roman | Flammarion | 368 pp., 21 €, version numérique 15 €