Le ravissement amoureux de Victor

Un premier roman vibrant au rythme d’un amour obsessionnel raconté avec légèreté.

Monique Verdussen
Le ravissement amoureux de Victor
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On se prend ce livre-là comme une musique que l’on fredonne, presque sans y penser, après l’avoir entendue. Question de rythme et de frémissement.

Tout commence à Bruxelles entre la rue de la Tulipe et la place Flagey où un jeune homme (dix-neuf ans, les cheveux en broussaille, un perroquet sur l’épaule) croise une jeune femme (jambes bronzées sur bicyclette, le déhanché glorieux) et s’en retrouve immédiatement foudroyé. La croisant par hasard lors d’une soirée aux fluorescences de laquelle il ne parvient à s’acclimater, il s’aperçoit que tout l’enchante chez cette fille qui, au bout d’une nuit dans ses bras, disparaît après avoir glissé un vague indice dans la conversation : l’Andalousie. Elle s’appelait Lucia, c’est tout ce qu’il sait d’elle. C’est peu. Mais suffisant pour un garçon amoureux.

Drôle et vibrant

Avec ce peu, Victor s'envole donc pour Madrid où sa pratique de l'espagnol n'est pas d'une efficacité redoutable, avant de rallier Grenade (en photo), ses ruelles effervescentes, ses odeurs enivrantes, ses vibrations intenses à l'égal des battements de son cœur. Motivé par le désir et la solitude au milieu de ces bourdonnements de fête, il n'a d'autre obsession que de la retrouver. Pareil projet n'est impossible que pour les sceptiques. Lui y croit et patiente en apprenant à jouer de la trompette. Et soudain, elle est là. Même pas étonnée de le revoir. Et de le revoir encore, entre ombre et lumière, passion et éloignements, provocations et jalousies… Un tourbillon de sentiments évoqués à partir des émotions qu'il en éprouve, mêlant autodérision, tendresse, gravité, pudeur. Elle cultive le secret et le mystère. Quand il apprend qu'elle n'est pas la fille d'un seul amour mais a une réputation "dite galante" ainsi que l'en informe sobrement le guitariste qui l'initie à la musique, il pleure, puis se met en colère, puis se décide à s'adapter et à user de stratégies qu'il espère convaincantes. Ils se rabibochent, se disputent, se requittent avant de rêver revenir ensemble à Bruxelles ou visiter le Machu Picchu…

Histoire singulière

Ces deux-là sont-ils faits l’un pour l’autre ? Ont-ils une chance de se trouver ? L’amour repose-t-il sur des concessions ? Y résiste-t-il ? Pierre André raconte une histoire d’amour singulière, comme pour se rassurer et se souvenir qu’elle ait existé. C’est un livre d’intériorité qui s’offre la grâce de la légèreté et se refuse à toute vulgarité, escamotant d’un trait résolu les descriptions trop prosaïques. Prenant la distance, il est drôle, vibrant, touchant, flottant entre poésie et réalisme, percutant entre sourdine et notes déchirantes. Cet auteur-là connaît la musique - il la pratique dans la vie réelle - et s’en est inspiré pour un premier roman subtil et piquant dans lequel on le sent investi.

  • ★ ★ ★ Pierre André |Elle s'appelait Lucia | roman | Grasset | 182 pp., 17 €, version numérique 12 €

EXTRAIT

" En l'espace de quelques secondes, tout ce qu'il s'était juré fermement de faire ( comme de la haïr ) et surtout juré de ne plus jamais faire ( comme de lui répondre ), tout cela est relativisé, balayé, oublié. "