Chanter la pente, le sommet, le pré de la montagne

Sous la sensuelle plume d’Irene Solà, "Je chante et la montagne danse" raconte les Pyrénées du début du XXe siècle.

Chanter la pente, le sommet, le pré de la montagne
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Elle donne la parole aux nuages, à l'éclair, au chevreuil, à l'ours, et, moins surprenant, à la femme amoureuse ou à l'homme blessé. Avec Je chante et la montagne danse (Canto jo i la muntanya balla), Irene Solà (Catalogne, 1990) signe un roman d'une fertilité d'imagination enviable.

Ainsi les nuages arrivent "avec leurs panses gonflées". Ils raclent "la pierre des sommets pour que rien n'y pousse". Dans la montagne, un homme, Domènec. Au premier éclair, il est trempé. "Cogo'n seuna" (bon à rien, tu t'es laissé attraper par l'orage). Au second, il est foudroyé. Quatre femmes dans la montagne ont tout vu : Margarida, Eulàlia, Joana et Sió, la narratrice, femme de Domènec. Elle a deux enfants, Hilari, et Mia dont elle accouche après la mort de son mari.

Univers peu familier

Sió narre à la première personne les Pyrénées du début du XXe siècle. Nombre de légendes qui apparaissent dans le livre, Irene Solà les a découvertes, écrit-elle à la fin de l'ouvrage, dans Muntanys maleïdes de Pep Coll. Pour écrire le chapitre Le nom des dones d'aigua, elle a beaucoup lu sur les sorcières et les procès en sorcellerie.

Avec Je chante et la montagne danse, on pénètre dans un univers peu familier et, de ce fait, attirant. Un autre temps, aussi. Celui d'avant la formation des montagnes. Alors que le dérèglement climatique est en train de changer à jamais certains de nos paysages, on ne peut qu'être ému par cette lecture qui donne aussi la parole à la montagne - dans les premières pages, illustrées, de la troisième partie du récit, la Terre raconte sa formation. "Il y a des millénaires, quand elle était encore aveugle, sourde et endormie".

La Retirada, chemin de fuite

C'est aussi par les Pyrénées que passèrent près d'un demi-million de personnes qui fuirent la guerre civile en Espagne pour se réfugier en France. Irene Solà l'évoque à travers l'esprit d'Elena décédée durant cet exode sur le chemin de la Retirada. De belles pages sont consacrées à la poésie et ce n'est pas par hasard puisque l'écrivaine s'est d'abord distinguée par ses poèmes (Bèstia, 2012).

Je chante et la montagne danse est un très beau roman rural. La plume d'Irene Solà donne à voir, à respirer, à goûter, à entendre, à toucher. Une subtile et rare convocation sensuelle.

  • ★ ★ ★ Irene Solà | Je chante et la montagne danse | Roman | traduit du catalan par Edmond Raillard | Seuil, 224 pp., 21 €, version numérique 15 €

EXTRAIT

"C'est incroyable, cette façon d'être au village, ce calme, le détachement avec lequel ils prennent le travail et la vie. J'adore ça. Si tout était comme ça. Je vais à la boulangerie. Une rue et demie plus loin. Tout est à deux pas. Les rues sans soleil sont humides. Les pavés brillent, sombres."