Le pouvoir immémorial d’un rocher

Dans un roman ambitieux qu’elle situe au Mexique, Anna Hope entre-tisse plusieurs histoires autour du peuple wixárika.

Le pouvoir immémorial d’un rocher
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Après Nos espérances, La salle de bal et Le chagrin des vivants, qui ont tous été des succès en librairie, Anna Hope (Manchester, 1974) nous revient avec Le rocher blanc, publié par Le bruit du monde, par fidélité à Marie-Pierre Gracedieu, qui fut l'éditrice chez Gallimard de la romancière anglaise avant de fonder sa propre maison basée à Marseille. De prime abord, Le rocher blanc peut dérouter par sa construction en récits autonomes, reliés toutefois par un même ancrage géographique qui donne au livre son titre : un rocher blanc sis sur la côte nord du Nayarit, au Mexique, non loin des montagnes de la Sierre Madre occidentale.

Quatre histoires, centrées sur quatre figures, vont nous être racontées. Figures parce qu’elles nous sont présentées comme des entités sans identité (l’écrivaine, le chanteur, la fille, le lieutenant) - alors que leurs véritables contours, voire réalités, se devinent peu à peu. À chacun correspond une époque (2020, 1969, 1907 et 1775) qui donne du relief à l’histoire de la civilisation mexicaine autant qu’au rocher blanc, qui cristallise leurs destinées.

Le point de départ est un voyage aux confins du Mexique qu’effectue l’écrivaine, en compagnie de son mari et de sa fille âgée de trois ans. Avec une poignée d’autres, ils sont là pour suivre un chamane qui accomplit le même rite que ses ancêtres depuis plusieurs milliers d’années. Ce dernier appartient au peuple wixárika, un groupe indigène qui a échappé aux colons espagnols et reste profondément attaché au rocher blanc près duquel il vit et auquel il attribue l’origine du monde. Alors que la menace du coronavirus se fait de plus en plus pressante et que notre planète se révèle toujours plus fragilisée par l’accélération du réchauffement climatique, cette plongée dans un monde qui semble avoir traversé le temps en étant resté intact déstabilise l’écrivaine. Officiellement, elle est là pour trouver la matière de son prochain livre. En vérité, elle est venue en remerciement pour une grâce obtenue.

Inévitable introspection

Confrontée à des traditions ancestrales autant qu’à une vision du monde qui semble avoir gardé sa cohérence inaltérée, l’écrivaine ne peut échapper à l’introspection. Son mariage est en phase terminale, mais quelle relation peut-elle, veut-elle inventer désormais avec son futur ex ? Quelle mère peut-elle, souhaite-t-elle être ? Comment aider sa fille à grandir en s’armant au mieux pour se mouvoir dans le monde qui sera le sien ?

À l’image du peuple wixárika qui a trouvé une façon de subsister dans le Mexique contemporain, les histoires, les désirs, les rêves de chacun des participants à cette expédition en bus vers le rocher blanc s’entrechoquent, se contaminent, se redéfinissent au contact les uns des autres.

Particulièrement sensible à la culture de la tribu autochtone, l’écrivaine ne peut qu’être touchée par des histoires et des figures qui ont traversé son histoire, qui inspireront le roman. L’on croise ainsi un chanteur américain en disgrâce qui cherche à renouer avec l’essentiel sur ces terres mexicaines. Une fille yoeme arrachée aux siens pour faire d’elle une esclave. Un lieutenant aveuglé par ses désirs de conquête. Retraçant leurs utopies comme leurs contradictions, leurs espoirs comme leurs désenchantements, Anna Hope évolue sur un fil aussi politique que profondément humain, l’étincelle de consolation étant toujours prête à jaillir.

Un temps d’infusion

Il faut laisser au Rocher blanc le temps d'infuser pour que des ponts s'établissent, les destins s'interpellent et se répondent, et que l'ensemble atteigne sa cohérence et son ambition. Par contre, ce qui happe d'emblée, c'est l'art hors pair de conter et de trousser les scénarios d'Anna Hope, que l'on retrouve avec bonheur. De fantômes en désir de justice et de liberté, de rêves de conquêtes en rébellion, une toile se tisse. Fidèle à ce qu'elle, la romancière reconnaît ce qu'elle doit à cette tribu qui a changé sa vie, n'occultant ni la question de l'appropriation culturelle, ni celle de la récupération : "pourquoi est-elle là si ce n'est pour exploiter, elle aussi ? Prendre la matière brute de l'histoire, la douleur, les conflits et les pertes incalculables pour les modeler en un récit, l'espoir d'un profit. Pas moins vénal. Pas moins avide que ceux qui sont venus en ces lieux il y a trois, quatre, cinq cents ans, à la recherche de l'or". Une lucidité et une honnêteté qui l'honorent.

  • Anna Hope |Le rocher blanc | roman | traduit de l'anglais par Élodie Leplat | Le bruit du monde | 326 pp., 23 €, version numérique 16 €

EXTRAIT

"Il existe de nombreuses façons d'expliquer sa propre présence à l'arrière de ce minibus, de nombreux points de départ à cette histoire. On pourrait dire la vérité, main sur le coeur, expliquer que la femme est écrivaine. Qu'elle est ici au Mexique afin d'effectuer des recherches pour l'écriture d'un roman, un roman qu'elle ne sait comment entamer. Mais ce ne serait pas toute la vérité: la véritable histoire commence bien des années plus tôt."