L’autre (même aimé), cet insaisissable

Julian Barnes nous entraîne à nouveau dans une histoire d’amour singulière, aussi piquante qu’érudite.

L’autre (même aimé), cet insaisissable
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Neil a la trentaine lorsqu'il décide de suivre le cours intitulé "Culture et civilisation" d'Elizabeth Finch qui, elle, compte une vingtaine d'années de plus que lui. De manière résolue et assurée, celle-ci n'a de cesse de pousser ses étudiants à réfléchir, à argumenter, à penser par eux-mêmes. Elle est aussi engagée envers eux qu'impénétrable en ce qui concerne sa vie privée, dont rien ne filtre. Après en avoir terminé avec ses cours, Neil continuera à la fréquenter deux à trois fois par an, toujours au restaurant. "Jouait-elle seulement avec moi ? Ou m'enseignait-elle encore quelque chose ?" Quoi qu'il en soit, elle demeurait "une lueur radieuse dans [sa] vie".

Jeu de piste

Vingt ans plus tard, c'est à Neil qu'E.F. lègue ses papiers personnels et ses livres, discrètement annotés au crayon. Arguments développés, citations, notes personnelles, souvenirs, griffonnages : les carnets d'Elizabeth Finch (dont, d'évidence, certains manquent) constituent une sorte de jeu de piste dans lequel Neil trouve matière à entretenir la flamme "romantico-stoïque" qui continue de brûler en lui autant qu'à s'interroger : qui était vraiment Elizabeth Finch ? La question s'amplifie quand Neil commence à s'intéresser à Julien l'Apostat, empereur romain païen mort à 31 ans, qui fascinait tant E.F. Que ce serait-il passé si ce dernier avait vécu et peut-être modifié le cours de l'Histoire en marginalisant le christianisme au profit du polythéisme de la Grèce et de Rome ? Car c'était là le principal précepte d'Elizabeth Finch : "toujours garder à l'esprit ce qui aurait pu arriver, autant que ce qui s'est réellement produit". Dans les pages à l'érudition soutenue qu'il consacre à la vie et aux idées de l'empereur, Julian Barnes montre combien sa personnalité atypique échappait aux préjugés comme à la caricature, et combien les perceptions le concernant ont varié selon les époques et les sensibilités. En lui confiant l'héritage intellectuel de toute une vie, Elizabeth Finch lui montrait-elle la voie à poursuivre ? Espérait-elle que Neil en tirerait la monographie qui lui rendrait hommage ? "Se pourrait-il que je fasse ce qu'elle a peut-être espéré que je ferais ? Il y a trop d'impondérable dans cette phrase pour qu'elle ait un sens. Mais cela montre à quel point je la regrette encore."

Vertige

Le "si" d'une Histoire qui aurait pu être différente conjugué à ce qui chez l'autre, même aimé, demeure insondable : c'est dans une position vertigineuse que nous place Julian Barnes dans ce roman à la fois piquant et interpellant. Avec cet ambitieux portrait d'une figure féminine qui célébra le décloisonnement et la pluralité des points de vue, le brillant auteur du Perroquet de Flaubert, Une fille, qui danse et La seule histoire, poursuit une œuvre où il ne cesse de confronter son lecteur aux mystères irréductibles qui fondent ses semblables. Ici, ajoute-t-il, "l'erreur historique est une composante essentielle de ce qui fait une personne". En creux, il prouve que l'entreprise biographique ne peut qu'être vouée à l'échec, offrant au seul romancier la possibilité d'assumer pleinement sa position.

  • ★ ★ ★ Julian Barnes | Elizabeth Finch | roman | traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin | Mercure de France | 195 pp., 19 €, version numérique 14 €

EXTRAIT

"J'ai louvoyé et zigzagué entre l'idée que je contrôlais la situation et la conscience que tout était sans espoir et m'échappait, à la fois la compréhension et la vie elle-même. Eh bien, comme la plupart des gens, je suppose."