À vélo jusqu’à la mort

Lionel Duroy justifie par la liberté de l’écriture ses incursions dans la vie de ses proches.

Monique Verdussen
À vélo jusqu’à la mort
©Анна Васильева/pexels

À près de 73 ans, Lionel Duroy, soucieux d’éviter les pleurs et couronnes des enterrements, choisit de regarder la mort en face. Redoutant l’humiliante infantilisation du regard des autres sur les personnes âgées, désirant éviter embarras et chagrin de ses enfants face aux inévitables dégradations de son vieillissement, il décide de disparaître seul et sans bruit sans renoncer aux plaisirs de la vie. Partir et ne plus revenir. Aller vers. À vélo. Cet écrivain et journaliste est aussi un excellent cycliste et c’est comme tel qu’il entend rallier la Russie de ses lectures adolescentes et, plus particulièrement, Stalingrad qui l’attire depuis toujours. La fatigue, les aléas de la route, l’épuisement finiront par avoir raison de ses forces et l’entraîneront discrètement dans un ailleurs qu’il ne semble ni redouter ni souhaiter. Encore faut-il annoncer à ses quatre enfants adultes cette volonté de voyage sans retour.

Déballage familial

À cette fin, il les réunit dans un restaurant pour un déjeuner qu’il espère joyeux et qui va cependant très vite se transformer en une sorte de thérapie familiale où chacun étale ses griefs et rancœurs. On sait que Lionel Duroy a beaucoup écrit à partir de lui - sans d’ailleurs se ménager - mais aussi, sans plus d’hésitation, sur les êtres qui comptent dans son existence et l’en ont pour cette raison rejeté de la leur, voire intenté un procès. Au moment où il s’offre d’observer une dernière fois ses enfants tels qu’il va les emporter avec lui dans leur personnalité singulière, il les regarde attentivement avant d’en faire, une fois encore, les personnages romanesques qu’ils se refusent à être. Mais dénigrant les conséquences de ce qu’il écrit, il justifie son comportement en invoquant la liberté du créateur. Si les écrivains ne parlaient pas des choses que chacun préfère taire, personne ne le ferait et ce serait une perte pour ceux qui s’y reconnaissent. Au cours d’un déballage familial mouvementé et assez agaçant, il ne les convainc pas vraiment de ses raisons.

Le lendemain de la réunion, il enfourche son vélo et part. Il raconte aussitôt par le menu, les endroits où il passe, les incidents qui le freinent, ses doutes sur son obstination à ne pas accepter de vieillir comme tout le monde, auprès des siens. Il s’arrête aux écrivains qui l’ont influencé - Tolstoï, Dimitriu, Jean Bart -, aligne les noms des villages rencontrés, rejoint le désir amoureux d’une femme, rêve d’acheter une maison, s’accorde le temps de vivre et d’écrire ses impressions qu’il envoie régulièrement à son éditeur. Il donne ainsi à celui-ci la matière d’un livre - celui qu’on lit - qui ne se termine ni sur la vie ni sur la mort sans parvenir à galvaniser notre intérêt pour ce projet si particulier.

  • ★ ★ ★ Lionel Duroy | Disparaître | Roman | Mialet-Barrault, 296 pp., 20 €, version numérique 15 €

EXTRAIT

"J'ai songé que je devais les prévenir de ce que j'allais entreprendre et, de passage à Paris, je les ai invités à déjeuner."