Le Gauguin de Zoé Valdés

Celui d’un peintre agonisant qui, au crépuscule de sa vie, passe en revue son existence tourmentée.

Le Gauguin de Zoé Valdés
©D.R.

Dans une note à la fin de l'ouvrage, Zoé Valdés explique que Paul, "est né de mon amour et de mon admiration pour l'œuvre peinte, sculptée et écrite par Paul Gauguin, ainsi que de mes lectures à son sujet, et d'une recherche exhaustive que j'ai réalisée pour un travail avec le musée du Grand Palais et les éditions de la Rmn-GP, avant et pendant l'exposition Gauguin l'alchimiste". C'était en 2017 et Zoé Valdés (La Havane, 1959) publiait à l'époque un court texte qui se concentrait sur les derniers jours de Gauguin.

Cinq ans plus tard, l'écrivaine a donc étoffé son sujet pour en faire un roman. Paul débute en 1903. Gauguin a 54 ans. "Le voici, devant le miroir moisi et poussiéreux face à ce tain constellé de chiures de mouches […] les yeux absorbés dans la contemplation de sa maigreur, de son fracassant délabrement, de ce corps souffreteux dévoré par son brûlant squelette." Au fil des 240 pages, Zoé Valdés détaille la déchéance physique de l'artiste ad nauseam.

D’hallucination en hallucination

Dans un long prologue (une soixantaine de pages), le peintre impressionniste français passe d’hallucination en hallucination au gré des préparations qu’il ingurgite. À l’instar d’une piqûre de morphine ou d’un flacon de laudanum (à base d’opium).

Paul Gauguin divague. Son passé défile. Il croit revoir les jeunes filles (parfois très jeunes) qu'il a aimées. Teha'amana, Pau'uraVaeoho,… : ses vahinés conviées dans sa maison du Jouir sur l'île d'Hiva Oa aux Marquises. "Cette maison de la jouissance, de l'éjaculation et du sperme mêlés à la peinture sous les coups de pinceau de l'artiste." La plume de Zoé Valdés épouse au plus près la vie débridée de son protagoniste.

Dans les dix-huit chapitres sont également abordés l'enfance de Paul, ses premières années au Pérou aux côtés de sa mère, son besoin impérieux de refuser tout ce qui pouvait ressembler à la réalité banale et extérieure, son épouse danoise aussi, Mette Sophie Gad, mère de ses cinq enfants, "une Nordique luthérienne", "du jour où il la rencontra, il s'ennuya à ses côtés". Agent de change, il gagne bien sa vie, mais ce n'est pas de cette vie-là qu'il veut : il va tout abandonner pour son art. Ce qui ressort bien du livre de Zoé Valdés, et l'on sent là toute l'admiration que la Cubaine naturalisée française porte au Français. Elle offre par ailleurs de belles pages sur le milieu artistique de l'époque où évoluent Pissarro, Van Gogh, Seurat, Degas,… Tous sont mus par un seul objectif : se donner corps et âme à la peinture.

  • ★ ★ Zoé Valdés | Paul | Roman | traduit de l'espagnol (Cuba) par Aymeric Rollet | Arthaud, 240 pp., 16 €, version numérique 12 €

EXTRAIT

" Je suis un ingrat, oui, j'en suis conscient. Un ingrat avec Cézanne et Van Gogh. Mais eux, ils comprendraient aussi que la seule chose qui compte vraiment pour moi, c'est la liberté. Et ma liberté a permis à l'art moderne de balayer ces vieux croulants cramponnés à la gloire. La gloire de ceux qui sont imbus d'eux-mêmes. Une vieillerie!
Cette porte s'ouvrait enfin devant ses yeux fatigués. Les tabous s'effondraient et la vérité s'imposait. Sa vérité. La vérité du désir, de l'irréversible envie.
Ils ne pourront pas me mépriser, jamais ils n'arriveront à m'écraser."