La réalité comme terrain de jeu infini

Grégoire Bouillier cherche à connaître une femme qui choisit d’en finir avec la vie par la faim.

La réalité comme terrain de jeu infini
©Loïc Chaslin

Un peu plus de trente années se seront donc écoulées entre le moment où Grégoire Bouillier a appris le suicide de Marcelle Pinchon et celui où il a décidé de se pencher sur une histoire qui l'habitait depuis lors. Car ce suicide était très particulier : ancienne mannequin, Marcelle P. s'est laissée mourir de faim en tenant le journal de son agonie, "un calvaire solitaire et interminable" qui dura quarante-cinq jours. Son corps ne sera retrouvé que dix mois après son décès. En prenant les traits d'un détective privé mandaté par un écrivain (et secondé par Penny, une jeune assistante avec laquelle la relation, si elle apporte dynamisme et légèreté, n'est pas toujours exempte de clichés), l'auteur du Dossier M nous entraîne dans une enquête virevoltante au cours de laquelle il nous en révélera presque autant sur lui que sur cette femme qui l'intrigue depuis si longtemps.

Rapprochements abusifs

"Jamais on n'obtient de réponses mais toujours de nouvelles questions." Grégoire Bouillier démarre ses investigations à partir de ce que la presse a écrit sur ce qu'elle a considéré (à tort) comme un "crime social" pour vite déchanter : leur travail a été bâclé. Lui veut procéder avec honnêteté et méthode. La tâche s'annonce fastidieuse. Le voilà dressant l'arbre généalogique de Marcelle P., consultant moult archives, confrontant les résultats, scrutant les photos, ayant recours aux sciences occultes, parcourant certains lieux… (Un mur de documents peut d'ailleurs être consulté sur www.lecoeurnecedepas.com.) Grâce à ce qu'il récolte se dessine la trajectoire très factuelle d'une vie (deux mariages, deux enfants, une jeunesse pendant la guerre, un peu de mannequinat…). Il avoue ne point craindre les rapprochements abusifs, voire inventer quelquefois car, au final, les faits expliquent si peu. Comment Marcelle Pichon a-t-elle vécu son enfance, sa jeunesse, son arrivée à Paris ? Que comprenait-elle à la société, à sa vie, au monde ? Conscient qu'il est illusoire d'établir "l'histoire de ses goûts, de ses rêves, de ses lectures, de ses peurs, de ses fantasmes, de ses parts d'ombre, de sa sexualité, de son imaginaire", il concède qu'il ne peut que conjecturer un dixième seulement de celle qu'elle était. Pour autant, du moindre détail biographique (le plus souvent obtenu de haute lutte), G.B. tire de longs fils narratifs, sur lesquels repose sa gigantesque toile de 900 pages. "Depuis le début, il ne s'agissait que d'une chose : transformer l'impossibilité de savoir qui était Marcelle Pichon en possibilité d'écrire sur elle."

Un pan de la socité française

Il y a de la folie comme du génie dans ce roman bouillonnant qui n’est pas à l’abri de quelques longueurs - que l’on pardonne aisément tant l’expérience de lecture reste jouissive. Ce qui frappe surtout, c’est qu’à travers la vie de Marcelle Pichon et les thèmes qui en découlent (l’extrême pauvreté de la vie à la campagne dans la première moitié du XXe siècle, les schémas familiaux qui se répètent, la faim, la solitude notamment), c’est tout un pan de la société française qui nous est dépeint.

Dans le sillage de Philippe Jaenada (qui, lui aussi, a la passion de la réalité comme terrain de jeu littéraire) ou de Monica Sabolo (dans La vie clandestine, elle effectue un détour par Action Directe pour arriver jusqu'à elle), Grégoire Bouillier sait que l'imagination de la réalité est bien supérieure à celle des romanciers. Sinon, comment expliquer toutes ces coïncidences qui ne cessent de le renvoyer à sa propre histoire ? En tentant d'approcher la personnalité de Marcelle Pichon, c'est donc encore à un exercice qui devient autobiographique que se livre G.B. Le final (qui ne peut être dévoilé ici) en est ainsi l'éclatante preuve.

L’art d’écrire

"Je songeai que la réalité n'était jamais décevante. Elle réservait toujours des surprises. Des abîmes." Si la réalité est accessible à chacun, encore faut-il le regard, la dérision, les interrogations, la plume généreuse et fervente de Grégoire Bouillier pour en faire un roman tel que Le cœur ne cède pas. Esprit facétieux s'il en est (les exergues des chapitres le démontrent à souhait), le romancier s'est également nourri d'une série de films visionnés et de livres lus dans l'intention d'en tirer quelque substantielle information. Enfin, en distillant au fil de ce roman-fleuve des considérations, toujours goûteuses, sur la littérature et l'art d'écrire, il nous montre que finalement, c'est (ainsi que son texte le prouve) à son art qu'il offre le premier rôle. "Le sujet d'un livre, c'est la littérature".

  • ★ ★ ★ Grégoire Bouillier | Le cœur ne cède pas | Roman | Flammarion | 905 pp., 26 €, version numérique 18 €

EXTRAIT

"C'est Marcelle qui s'était imposée à moi, un soir de mai 1986, à cause d'une émission entendue un soir à la radio, alors que ma vie sentimentale était à ce moment-là un naufrage, tiens donc, comme par hasard. C'est Marcelle qui avait quelque chose à me dire. Ou plutôt, c'est elle qui, de moi, avait quelque chose à me dire et non moi qui, d'elle, avais quelque chose à dire. Mon sentiment de Marcelle était né à ce moment-là. Il avait servi de tremplin à la suite. De toboggan."