L'édition "ultime" du dictionnaire d'Alain Rey a vu le jour: "Il était capable de passer quinze jours sur un mot"

Le dictionnaire d'Alain Rey a vu le jour.

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L'édition "ultime" du dictionnaire d'Alain Rey a vu le jour: "Il était capable de passer quinze jours sur un mot"
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Le nom d'Alain Rey restera aux côtés d'autres auteurs d'une entreprise démesurée : rédiger un dictionnaire. L'édition "ultime" du sien sort jeudi, deux ans après la disparition du linguiste. Antoine Furetière, Pierre Larousse, Émile Littré, Louis-Nicolas Bescherelle, Paul Robert… Ces explorateurs de la langue ont eu chacun leur approche et leurs mérites pour répertorier des dizaines de milliers de mots. La manière d'Alain Rey a donné le "Dictionnaire historique de la langue française", dont la première édition date de 1992. La dernière restera celle de 2022, à laquelle le linguiste a travaillé jusqu'à sa mort en octobre 2020, à l'âge de 92 ans. Exemple : un terme comme "blé" occupe trois quarts de page. L'auteur part de ses variantes orthographiques au fil des âges (blet, bled) pour parler de sa généalogie complexe (indo-européenne, francique, latine médiévale), puis d'expressions qui l'englobent comme "manger son blé en herbe", d'agronomie, de son sens argotique contemporain de "mot à la mode supplantant des synonymes tels que fric", et enfin de deux familles de mots dérivés, celles "emblaver" et "déblayer". Cette vaste révision, "c'est l'aboutissement d'un très long travail. Alain y tenait beaucoup et il a laissé quelques jours avant de mourir un manuscrit complet, qui remanie en profondeur son grand œuvre", dit Charles Bimbenet, directeur général des éditions Le Robert.

Les dictionnaires, des vestiges ?

En deux volumes et près de 3 000 pages, ce dictionnaire coûte 139 euros. En version papier exclusivement. "On peut se demander si les très gros et beaux dictionnaires ne sont pas devenus des vestiges du XXe siècle", estime le linguiste Jean Pruvost, interrogé par l'AFP. Ce collectionneur et spécialiste des "dicos" loue pourtant le travail d'Alain Rey. "Beau monument" selon lui, bâti par l'un des "deux grands qui auront marqué la lexicographie française", avec Bernard Quemada, coordinateur du Trésor de la langue française. "L'oubliée dans cette histoire, c'est Josette Rey-Debove", ajoute-t-il. La première épouse d'Alain Rey, décédée en 2005, "très grande linguiste" d'après Jean Pruvost, aura été une collaboratrice précieuse. Alain Rey s'était remarié avec une autre lexicographe qui tient aujourd'hui ses archives, Danièle Morvan. Ancien disciple de Paul Robert, homme d'une vaste culture, formé aux sciences politiques, à l'histoire de l'art médiéval ou à la littérature américaine, il se sera lancé tardivement dans son propre Dictionnaire.

Sans garantie de rentabilité

"Alain Rey a 64 ans lors de la première édition : c'est donc un ouvrage de la maturité. Mais il renoue avec un désir juvénile", explique la directrice éditoriale langue française aux éditions Le Robert, Bérengère Baucher. Car Alain Rey, dans sa jeunesse, tenait des listes de vocabulaire dans des carnets. Pour ce projet, il n'avait eu comme prédécesseur que l'Académie française.

En 1835, après avoir publié la sixième édition, les Immortels se lancent dans un dictionnaire qui décrit toute l’histoire des mots. Ils s’arrêtent au bout de quatre tomes, à la lettre A… comme "abandon" et "abandonner", qui occupent à eux seuls 30 pages, contre moins de 30 lignes chez Alain Rey.

Un pari industriel

Cet hypermnésique, qui naviguait pendant des heures infinies sur la bibliothèque en ligne Gallica, "était capable de passer quinze jours sur un mot" et "n'a pas délégué une seule ligne dans l'écriture", souligne Bérengère Baucher. Derrière l'auteur, une équipe d'une vingtaine de personnes, lexicographes, correcteurs, clavistes, s'est démenée pour traduire en ouvrage ses notes manuscrites. Cette main-d'œuvre a coûté cher, le papier aussi, sans garantie de rentabilité pour ce lancement à 10 000 exemplaires. "C'est un pari industriel", reconnaît le patron des éditions Le Robert, mais "il fallait qu'on le fasse, on en était convaincus".