Le sida, entre solitude et déni

Anthony Passeron retrace l’histoire de son oncle, emporté dans les années 90, alors que les chercheurs tentaient d’identifier et de contrer ce nouveau virus.

L'échappée à Amsterdam se révélera funeste: c'est là que l'héroïne entre dans la vie de Désiré pour ne plus en sortir.
L'échappée à Amsterdam se révélera funeste: c'est là que l'héroïne entre dans la vie de Désiré pour ne plus en sortir. ©Copyright (c) 2018 mikeledray/Shutterstock. No use without permission.

Succédant à Antoine Wauters et Mahmoud ou la montée des eaux (Verdier), Anthony Passeron vient de se voir décerner le prix Wepler pour Les enfants endormis, son premier roman. Celui qui enseigne les lettres et l'histoire-géographie dans un lycée professionnel y brise le silence assourdissant qui pesait jusque-là sur sa famille depuis le décès de son oncle, emporté au début des années 90 par le sida. "J'ai voulu raconter ce que notre famille, comme tant d'autres, a traversé dans une solitude absolue." Pour ce faire, Anthony Passeron (Nice, 1983) entremêle deux fils narratifs grâce à des chapitres courts, ce qui donne un rythme et une tension qui entretiennent le plaisir de lecture.

Aîné d'une fratrie de quatre enfants, Désiré est le fils préféré de ses parents, qui tiennent une boucherie dans l'arrière-pays niçois. Le bac en poche (une première dans la famille), il décroche un poste de secrétaire chez le notaire du village, faisant la fierté des siens, et de sa mère en particulier. Car Louise a longtemps souffert de son statut de réfugiée qui a grandi dans la misère. Mais Désiré, tout au bouillonnement de sa jeunesse, veut s'affranchir. À vingt ans, il s'enfuit à Amsterdam. Cette échappée se révélera funeste : c'est là que l'héroïne entre dans sa vie pour ne plus en sortir. En ce début des années 80, cette drogue commence à faire des ravages aussi dans le sud de la France. Au village, on retrouve de plus en plus souvent des "enfants endormis", que les pompiers se pressent d'emmener à l'hôpital. Louise, qui a longtemps souffert d'opprobre, n'est pas prête à renoncer au confort et à la considération acquis de haute lutte. Elle multiplie donc les dénégations, s'englue dans le déni puis, face à l'évidence (toxicomane, Désiré a été contaminé par le virus du sida), le mensonge.

Témérité et ténacité

Parallèlement à cette histoire familiale racontée avec une infinie délicatesse, Anthony Passeron retrace la bataille des scientifiques (surtout français, mais pas seulement) pour cerner, identifier, puis lutter contre le sida, maladie inconnue jusque-là. Et il en a fallu de la témérité et de la ténacité à ces pionniers pour travailler dans l'indifférence et l'incompréhension (pourquoi s'intéresser à ce "syndrome gay" ?) du monde médical d'alors. En suivant, étape par étape, cette quinzaine d'années "de recherche, de progrès, d'errance, d'échecs et d'espoirs" qui allait mener à la trithérapie et, des années plus tard, au Nobel de médecine, on comprend d'autant mieux la double condamnation des malades (mort sociale autant que physique), le désarroi des familles qui n'avaient aucune information à leur disposition et l'inédite position des chercheurs. "Rarement des scientifiques ont côtoyé la mort d'aussi près et se sont confrontés si violemment à leurs propres échecs. C'était d'ordinaire le lot des médecins. L'épidémie de sida bouleverse tout, notamment la relation du chercheur au malade."

À mille lieues du milieu (intellectuel, parisien) dans lequel évoluait Hervé Guibert, qui a consacré plusieurs livres à sa trajectoire de malade du sida, Anthony Passeron donne voix à la détresse, au chagrin, à la honte, à la solitude qui ont tant pesé sur sa famille, modestes commerçants d'un hameau reculé. Affrontant la vérité avec autant de sobriété que d'empathie, Les enfants endormis dépeint sans détours les multiples facettes d'une maladie alors mortelle, et les répercussions en cascade qui ont ébranlé les relations au sein de sa famille. D'autant que Désiré ne fut pas le seul à être emporté par le sida : sa compagne, toxicomane comme lui, et leur petite fille, née infectée, allaient le suivre dans la mort.

-> Anthony Passeron | Les enfants endormis | roman | Globe | 278 pp., 20 €, version numérique 15 €