entretien

Qu’on se le dise : la relève des Vandersteen, Sleen, Kamagurka, Morris, De Moor, Vance, Griffo et autre grands anciens du Plat pays est assurée. Le vent frais du Nord apporte jusqu’à nous une nouvelle génération d’auteurs de bande dessinée; inventive, déroutante, mordante, dynamique, épiçant la bédé de papa d’une copieuse dose de modernité graphique et narrative.

A travers l’exposition "Ceci n’est pas la BD flamande", le Festival d’Angoulême met en lumière le travail de vingt d’entre eux(1), peu connus, voire inconnus du public francophone. Parmi eux, Randall Caesar, dont le premier album "les Somnambules", auréolés de prix glanés en Flandre et aux Pays-Bas, vient d’être traduit en français. "La Libre" a rencontré ce scénographe gantois qui a succombé, sur le tard, à sa passion d’enfant.

"Les Somnambules" est un album surprenant, qui laissera peut-être une partie de ses lecteurs sur le bord de la route, mais envoûtera ceux qui lâcheront les amarres.

A la lecture de votre livre, on peut se demander ce qui relève de la construction et de l'écriture automatique...

C’est un gros travail de construction. La première inspiration est très fluide. On tente de mettre ça en forme, en image, en histoire, en essayant de recréer ce premier sentiment. Mais je me suis bien amusé à faire la composition, à mettre des références, des éléments qu’on ne comprend pas au début mais qui s’éclairent à la fin. C’est moins efficace que de travailler de A à Z, mais beaucoup plus amusant.

On a l'impression d'un récit qui part à la dérive, puis se démultiplie en histoires gigogne...

Oui, c’est un peu ça. Mon idée de départ était de faire un récit sans moteur. Dans un récit classique, le personnage a un but, doit trouver un équilibre. Les deux personnages du début de l’histoire n’ont pas d’intention, pas de problème, n’ont rien à faire, ne font rien. Ils ne réalisent même pas qu’ils vivent une sorte d’aventure. Mais je ne pouvais pas continuer indéfiniment, il fallait bien qu’à un moment il se passe quelque chose, alors on fait des histoires dans l’histoire. Pour montrer aussi ce que je pouvais faire, en changeant de formes de narration.

La couleur est vraiment un des éléments qui donne au récit son atmosphère onirique.

J’ai une idée précise de ce que le dessin va être, avant de la dessiner. Mais pour ce qui touche à la couleur, il faut que je m’en rende compte de visu. C’est la dernière chose à laquelle je me suis attaqué, parce que je voulais faire un album en noir et blanc. Mais une fois que j’avais fait trois belles planches - c’est facile avec photoshop (rires) - il fallait que les autres soient du même tonneau.

Quel message véhicule "Les Somnambules" ?

Je voulais faire de la poésie. Et ce qui est spécifique à la poésie, c’est qu’on peut comprendre chaque chose de façon différente. Il n’y jamais une seule bonne réponse. Le livre traite de la perception, de la signification. Une fois qu’on a donné une signification à quelque chose, on est rassuré on peut la mettre dans une case. Moi je veux déranger cette philosophie, mais de façon douce.

(1) Serge Baeken, Randall Caesar, Conz, Luc Cromheecke, Reinhart Croon, Pieter de Poortere, Brecht Evens, Stijn Gisquière, Ilah, Jeroen Janssen, Kim, Nix, Philip Paquet, Olivier Schrauwen, Kristof Spaey, Simon Spruyt, Stedho, Gerolf Van de Perre, Maarten Vande Wiele, Judith Vanistendael.

(2) "Les Somnambules", Randall C, Casterman, 104 pp. en couleurs, environ 20 €.