Le 13juillet 2002, Alec Longstreth fit un vœu: dessiner des bandes dessinées chaque jour du reste de sa vie. Depuis, à l’exception de trois fois, il s’y est tenu. Comme beaucoup de jeunes nord-américains, c’est par les bandes dessinées adaptées des productions Disney qu’est née sa passion. Mais le jeune Alec devait ensuite découvrir les super-héros de la Marvel, puis l’immense Bone de Jeff Smith (qui devait le tenir en haleine pendant dix ans). Un professeur inspiré lui fit lire "Maus" d’Art Spiegelman. À son corps défendant, sa mère bienveillante lui a révélé l’existence de Robert Crumb. Et un ami lui a mis entre les mains "L’art invisible", monographie essentielle de Scott McLeod.

De page en page, la passion s’est faite vocation jusqu’à ce que, jeune universitaire, Alec se lance dans l’autoédition avec son minicomic "Phase 7", qui devait rapidement conquérir un petit cercle de fidèle outre-Atlantique et lui permettre de franchir les portes des conventions et des salons professionnels.

Suivant l’une des règles non-écrite du genre, "Phase 7" est largement autobiographique. Et l’essentiel des quelque 200 pages que les cousins belges d’Alec de l’Employé du Moi ont réuni retrace son parcours d’auteur. C’est tout l’intérêt: suivre ce récit, souvent distancié, d’un jeune homme amoureux (de son art), au point de tout sacrifier. C’est aussi une aventure américaine typique: Alec est un nomade, vivant successivement à Seattle (où il naquit en 1979), puis Los Angeles, Portland, New York et, aujourd’hui, à White River Junction, dans le Vermont. Ayant longtemps accumulé les petits boulots, faute de vivre de ses dessins, il a aussi partagé ses goûts dans le cadre de projets expérimentaux universitaires (où les étudiants pouvaient proposer leur propre cours). Brut à ses débuts, plus maîtrisé par la suite, le dessin met la voix intérieure d’Alec à l’avant-plan. Ce petit mode d’emploi subjectif de l’auteur de BD des temps modernes se lit avec délice et plaisir. Sur les listes de "choses à faire" d’Alec Longstreth, la "phase 7" était ce qui devait lui arriver de meilleur. Avec le recul, son comic n’aurait pu être mieux intitulé.

SIMMONDS ADAPTE HARDY

Anglo-saxonne elle aussi, mais plus proche de nous, la Britannique Posy Simmonds est une auteure à part. Illustratrice vedette du "Guardian "depuis trente-cinq ans, auteure de livres pour enfants, elle a fait une entrée remarquée dans le monde de la bande dessinée (à 55 ans!), en signant en 2000 "Gemma Bovery" - variation sur "Madame Bovary".

Elle s’empare dans "Tamara Drewe" d’un autre monument littéraire, "Loin de la foule déchaînée", de Thomas Hardy, pour explorer une petit communauté de bobos écrivains et journalistes, en retraite dans une maison d’hôtes, perdue dans la campagne anglaise. Adultère, fantasme, mensonge et opportunisme y animent une galerie de personnages tantôt pathétiques, tantôt émouvants, focalisés sur Tamara Drew, chroniqueuse mondaine et tombeuse charismatique.

Posy Simmonds préserve l’origine littéraire de son œuvre avec de longues plages de texte - récits à la première personne des différents protagonistes - qui rythment ses planches où le trait conserve l’apparence spontanéité. À 63 ans, l’auteure fait démonstration d’une extraordinaire vitalité créative et narrative. Rarement l’expression "roman graphique" aura été autant justifiée à propos d’une œuvre qui, grâce à l’univers de Thomas Hardy remis au goût du jour par Posy Simmonds, parle avec la même justesse des deux sexes et de leurs faiblesses.