Livres & BD

À la recherche des dieux disparus

Jacques Franck

Publié le - Mis à jour le

On ne rencontre pas tous les jours un Bruxellois adorateur du «Soleil invaincu» comme son maître, l'empereur Julien, qui fasse des offrandes de fleurs ou d'encens aux dieux Shiva, Brahma et Vishnou, ou qui vénère la rouelle celtique, relique d'un druidisme dont les arbres gardent le souvenir dans la Forêt de Brocéliande.

SYNTHÈSE

Ce Bruxellois existe, il s'appelle Christopher Gérard, il édite depuis dix ans la revue «Antaios» dédiée aux polythéismes. Nous croyons volontiers que le paganisme est mort, parce que les dieux d'Homère semblent avoir déserté l'Olympe ou que les dieux celtes ne hantent plus que de folkloriques rassemblements à Stonehenge, mais nous oublions que les dieux du Ramayana sont restés bien vivants, eux, sur les rives du Gange.

Aujourd'hui, Christopher Gérard (né à New York en 1962) nous offre un ouvrage qui opère la synthèse de son savoir païen à travers un récit à la fois romanesque et initiatique. Imaginez qu'un jeune Belge, féru de latin et de grec appris à l'Université de Bruxelles, et assez libre de fortune, en vivant modestement, pour pouvoir s'enfermer dans des bibliothèques plutôt que d'exercer un métier, fait la rencontre d'un vieux peintre, ultime membre d'une «phratrie» thioise qui s'éteint avec lui. Celui-ci va le mettre en rapport avec les chefs de phratries demeurées bien vivantes en Bretagne, dans les monts du Latium, à Delphes et à Bénarès.Chaque étape du périple qu'il entreprend aussitôt fait progresser notre jeune homme dans la connaissance de mystères qui ont ceci en commun qu'ils répudient les monothéismes qui les ont persécutés, célèbrent les Puissances incarnant l'ordre inviolable du monde, recommandent une austérité très éloignée des excès d'une société occidentale de lucre et de consommation, et se reconnaissent peu ou prou dans la sagesse d'Empédocle d'Agrigente (v. 495-459 avant notre ère), médecin, philosophe, homme d'État, thaumaturge.

INTEMPORALITÉ LÉGENDAIRE

On pourrait croire un tel roman d'une lecture difficile. Eh bien non, le récit est assez alertement troussé pour que nous accompagnions Oribase (son nom d'initié) sans rechigner et même avec intérêt. Ce personnage, dans lequel l'auteur semble avoir projeté beaucoup de lui-même, ne manque pas d'humour qu'il distille aussi bien dans un hommage rendu au sourire de la princesse Mathilde que dans ses diatribes contre notre société vulgaire et débraillée, dévorée de nihilisme, assourdie de musiques barbares, devenue incapable de respect, de discipline et de recueillement.

Avec cela, des pages comme celles où Christopher Gérard relate son séjour à Bénarès, se mêlant aux adorateurs des temples, accueilli par des Brahmanes lettrés, sont passionnantes. Le recours à des archaïsmes ou à un vocabulaire distancié achève de conférer à son roman une forme d'intemporalité légendaire.

NOBLESSE ET DÉPOUILLEMENT

En le lisant, je n'ai pas pu ne pas penser aux «Pléiades» de Gobineau, que pourtant l'auteur semble ignorer. Ce roman (1874) est porté par l'idée que la société moderne a fini par abolir les classes et les peuples, ne laissant subsister que de rares individualités, «surnageant comme des débris sur le déluge». D'une civilisation qui humilie, corrompt, détruit les âmes par l'argent et l'envie, ne peuvent émerger que les «fils de roi». Ni saints, ni héros, ni génies, ils ne constituent ni une classe ni un parti. Il ne sont que les quelques-uns qui cherchent à se démarquer de la «tourbe» des conformistes, des lâches et des menteurs. Et qui professent cette déclaration de l'un d'eux: «Je pense que l'honnête homme, l'homme qui se sent une âme, a plus que jamais le devoir impérieux de se replier sur lui-même, et, ne pouvant sauver les autres, de travailler à s'améliorer (...) Travailler sur soi- même, élever ce qu'on a de bon, rabaisser ce qu'on a de mauvais, étouffer ce qu'on a de pire,... voilà désormais le devoir et le seul devoir qui serve.» Voilà, me semble-t-il, ce que pourraient répéter quelques-uns des pères spirituels que, de Brocéliande à Bénarès, Christopher Gérard imagine et interroge tour à tour.

Sa quête est toute de noblesse et de dépouillement. Elle est nourrie de la seule espérance qui permette aux esprits de son espèce de survivre dans un monde par tant d'aspects assourdissant, vorace, cruel, nauséeux, et qui, de mort de Dieu en mort de l'homme, pue terriblement la charogne.

© La Libre Belgique 2003

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