L’auteur du beau roman autobiographique "Paris-Brest" se sentait, paraît-il, en panne d’inspiration. "J’ai fini par me dire que j’étais arrivé au bout de quelque chose, qu’après tout, mes histoires, elles auraient aussi leur place ailleurs, par exemple en Amérique, par exemple dans une cabane au bord d’un grand lac ou bien dans un motel sur l’autoroute 75, n’importe où pourvu que quelque chose se mette à bouger". écrit-il. Il s’est mis alors à fantasmer sur le roman américain, ses trucs et ses clichés, qui pourrait rendre vie à son imagination en rade. Et heureusement, car cela nous donne sous la plume de Tanguy Viel, cet intelligent et réjouissant roman, "La disparition de Jim Sullivan".

Tanguy Viel se met lui-même en scène comme un écrivain racontant ce qu’il pourrait bien écrire comme roman américain. Il donne une quinzaine de "trucs" typiques des fictions d’Outre-Atlantique : ainsi, il faut qu’une partie du roman se passe sur un campus universitaire. Il doit y avoir un adultère et si possible entre un professeur et une jeune étudiante. Le décor doit alterner entre les grandes villes à la Detroit et les étendues désertiques où le héros roule en grosse Dodge blanche en buvant sa Budweiser et en écoutant de la country. En toile de fond, n’oublions pas l’actualité américaine, de l’assassinat de Kennedy à l’attentat du 11 septembre 2001. Ajoutez-y un peu d’espaces sauvages, une pointe de sexe, des grands lacs et trop d’alcool.

Des clichés ? Certes, et assumés comme tels par Tanguy Viel, mais tout le charme du livre est le décalage permanent entre l’auteur qui réfléchit à ce que pourrait être ce roman américain et l’utilisation des "codes" de celui-ci. Il y a là une distanciation heureuse, y compris dans sa syntaxe parfois enfantine. On assiste à la fois au making off d’un possible roman et à une histoire à suspense qui nous touche.

Au final, cela donne un vrai roman américain, mais en 153 pages seulement au lieu des 700 pages minimum d’un bon John Irving. Mais, explique le narrateur, un "vrai" roman américain se devrait de multiplier les flash-backs et les longues explications même inutiles, à propos de tous les protagonistes.

L’histoire est celle de Dwayne Koster, la cinquantaine, qui enseigne la littérature à l’université d’Ann Harbor dans le Michigan avec "Moby Dick" comme spécialité. Sa vie éclate quand sa femme, Susan, découvre qu’il a une "affaire" avec une de ses étudiantes, Molly. Mais il apprend que Susan, aussi, a fait de même avec un professeur, un collègue à lui, Alex, spécialiste de la Beat generation.

Chassé de sa maison par sa femme, Dwayne est alors parti pour un trip désespéré à la sauce américaine, qui mêle alcool, films porno, grosse voiture, et qui, finalement, par des détours dont on vous laisse la surprise, mène à sa disparition comme celle de Jim Sullivan qui donne son titre à ce roman.

Jim Sullivan fut un chanteur connu avec sa chanson UFO (Ovni). Mas c’est surtout sa disparition mystérieuse en plein désert qui en fit une légende. Beaucoup prétendirent qu’il avait été enlevé par des extraterrestres.

Dans cette mise en abîme du roman lui-même et de ses techniques, c’est comme si le roman français dansait le tango, ou plutôt le rock, avec son homologue américain.

La disparition de Jim Sullivan Tanguy Viel Editions de Minuit 153 pp., env. 14 €