Avec La jeune fille à la perle (2000), son premier roman, Tracy Chevalier a écrit plus qu’un best-seller adapté en 2003 sous le même titre au cinéma par Peter Webber avec Scarlett Johansson et Colin Firth dans les principaux rôles : sa notoriété fut telle que le titre du livre devint celui du tableau peint par Johannes Vermeer vers 1665, jusque-là intitulé La jeune fille au turban. C’est dire l’importance que le roman et le film ont eue sur la renommée du tableau. Fidèle à la fiction historique qui a fait sa réputation depuis lors, Tracy Chevalier (Washington, 1962), qui vit à Londres depuis 1984, voit traduit en français son neuvième roman, La brodeuse de Winchester.

Nous sommes en 1932. Dactylo dans une compagnie d’assurances, Violet Speedwell a perdu un frère et un fiancé au cours de la Grande Guerre. Des pertes alourdies il y a peu par le décès de son père, qui avait un précieux don pour adoucir les exigences de sa mère. C’est pour échapper à sa tyrannie que Violet, trente-huit ans, a quitté Northampton pour s’installer non loin, à Winchester, chef-lieu du comté de Hampshire, dans le sud de l’Angleterre. Mais cette liberté a un prix : Violet a pris ses quartiers dans une pension modeste, ne mange pas à sa faim et est incapable de renouveler sa garde-robe. Même si elle souffre de ce quotidien étriqué, pour rien au monde elle ne ferait marche arrière.

Batailler sur d’autres fronts

Si sa foi est morte avec son fiancé, tué à Passchendaele en 1917, Violet aime la quiétude de la cathédrale. C’est là qu’elle tombe un peu par hasard sur le cercle des Brodeuses de la Cathédrale de Winchester qui, bénévolement et avec ardeur, confectionnent et illuminent de couleurs coussins et autres agenouilloirs mis à la disposition des fidèles. Moins douée pour les travaux d’aiguille que ses comparses, Violet est pourtant déterminée à intégrer ce groupe, et s’applique chaque soir à perfectionner son art. Pressentant qu’il y a peu de chances désormais pour qu’elle ait un enfant, elle entend laisser une empreinte en ce monde, si dérisoire soit-elle, en brodant un agenouilloir. Mais l’on ne confie généralement pas cette responsabilité à une débutante : Violet doit se montrer à la hauteur.

© La Table Ronde

Libérée de sa mère, Violet va devoir batailler sur d’autres fronts. L’époque a peu de considérations pour les "femmes excédentaires", appellation qui dénigre celles qui restent sans époux, la guerre ayant décimé toute une génération d’hommes. De plus, tous les employeurs le savent : comme on ne peut guère compter sur les femmes qui disparaissent une fois mariées ou enceintes, il ne sert à rien de se préoccuper de leur sort. Ce qui pousse Violet à se dépasser : elle parvient à ruser pour obtenir des heures supplémentaires et le chauffage d’appoint qui cassera le froid qui paralyse son bureau. Bientôt, elle noue une solide amitié avec l’audacieuse Gilda, rencontrée chez les brodeuses. Surtout, elle se rapproche d’Arthur, le sonneur de cloches, bien qu’il soit marié.

Ancré dans l'Histoire

Malgré quelques longueurs dans les épisodes mettant en scène les brodeuses et une facture des plus classiques, Tracy Chevalier signe ici l’attachant portrait - rehaussé d’un humour bienvenu - d’une femme qui n’en finit pas de relever ses manches. Farouche dans sa détermination à tracer sa route, Violet trouve même une solution pour échapper au sort qui aurait dû être le sien : retourner auprès de sa mère quand celle-ci a un accroc de santé. La roue semble avoir définitivement tourné, jusqu’au final que lui offre l’auteur de La Dame à la Licorne et La Dernière Fugitive. Le tout étant résolument ancré dans l’Histoire, d’une guerre et ses séquelles toujours vivaces à l’autre, Hitler étant en train d’asseoir son pouvoir.

C’est dans l’aile nord de la cathédrale de Winchester que se situe la tombe de Jane Austen. Ce n’est donc pas un hasard si Tracy Chevalier a choisi cet endroit comme épicentre de son roman - une manière de saluer un héritage évident dont elle peut se revendiquer fièrement.

  • Tracy Chevalier | La brodeuse de Winchester | traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff | La Table Ronde | 350 pp., env. 23,50 €, version numérique 16,99 €

EXTRAIT

"La vie se résumait à une rangée de points bleus qui se muaient sur la toile en une longue tresse, ou à une explosion de rouge qui se transformait en fleur. Au lieu de taper des formulaires pour des gens qu'elle ne verrait jamais, Violet faisait grandir sous ses doigts des motifs aux couleurs éclatantes. La broderie commença à hanter ses rêves: y apparaissaient les petits trous carrés de la toile à canevas, des chapelets de tresses jaunes, et des rangées bien régulières de points de riz rouge et de points de Gobelin roses."