L’écrivaine Vanessa Springora raconte sa relation traumatisante, à 14 ans, avec Matzneff, pédophile assumé.

Le Consentement ne sort en libraire que jeudi 2 janvier mais a déjà suscité une vague inouïe de réactions en France, provoquant un choc dans le monde littéraire et médiatique.

Vanessa Springora, 47 ans, directrice des éditions Julliard, y raconte sa liaison avec l’écrivain Gabriel Matzneff. Il l’avait séduite quand elle n’avait que 13 ans et vécut avec elle quand elle en avait 14, une relation fusionnelle, sexuelle, prédatrice, alors que l’écrivain avait 50 ans et surtout des pratiques pédophiles assumées, et proclamées dans ses livres.

G. comme le nomme Vanessa Springora, avait déjà expliqué: « Ce qui me captive, c’est moins un sexe déterminé que l’extrême jeunesse, celle qui s’étend de la dixième à la seizième année et qui me semble être le véritable troisième sexe ».

Sans violences mais avec perversité, Gabriel Matzneff envoûte Vanessa, alors si fragile avec un grand besoin d’être aimée, un père absent et une mère aveuglée par le prestige littéraire de Matzneff.

G. fait d’elle l’objet de son désir et l’emmène non seulement dans son lit mais aussi voir des expos ou se promener dans le parc du Luxembourg main dans la main.

Le consentement raconte cette histoire de manière sobre, bien construite, totalement implacable. Comment une si jeune ado peut être ainsi dépossédée de son corps et de son être, instrumentalisée (il utilisera leur histoire dans ses livres, avec tous les détails) et puis, rejetée. Elle découvre qu’il collectionne les aventures avec des toutes jeunes filles ou part en Thaïlande se payer des garçons de 11 ans.

Elle s’interroge bien: « À quatorze ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de cinquante ans à la sortie de son collège, on n’est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter. (…) De cette anormalité, j’ai fait en quelque sorte ma nouvelle identité. À l’inverse, quand personne ne s’étonne de ma situation, j’ai tout de même l’intuition que le monde autour de moi ne tourne pas rond. »

Troublée, elle demande conseil à l’écrivain Cioran qui lui dit: « C’est un immense honneur que G. vous a fait en vous choisissant. Votre rôle est de l’accompagner sur le chemin de la création, de vous plier à ses caprices aussi. » Même, quand à 14 ans, elle se rend à hôpital pour se faire couper l’hymen, on ne l’interroge pas !

Une première

Pour la première fois, une des adolescentes « amoureuses » de Matzneff parle, décrit son expérience, le long traumatisme qui s’en est suivi et la très pénible reconstruction d’elle-même. Après ce récit, ni Matzneff ni un autre ne pourra plus dire que ce furent, pour toutes, des expériences merveilleuses.

Le plus sidérant est que tout était connu dès les années 70 mais ces années-là, les milieux intellectuels étaient grisés par les idées de liberté sexuelle, d’interdit d’interdire, d’un art qui peut et doit tout oser. Matzneff réussit même à faire passer dans Le Monde deux appels signés par nombre de grands intellectuels, pour relaxer des pédophiles et abaisser la majorité sexuelle fixée à 15 ans.

Dans les années 90, avec l’affaire Dutroux, une autre éthique voit le jour. Mais hésitante encore. La preuve: le jury du Renaudot attribuait encore son prix 2013 à Matzneff pour un essai, des membres du jury expliquant qu’il fallait sortir ce très grand écrivain « de l’ostracisme d’un nouveau puritanisme ».

Aujourd’hui, après les révélations de #Metoo et celles de tant de prêtres pédophiles dans le clergé catholique, la tolérance n’est plus admise par l’opinion. Ce livre qui serait passé inaperçu dans les années 80, provoque l’explosion en 2019. Bernard Pivot en fait l’amère expérience, objet d’un bad buzz. Sur les réseaux sociaux, on redonne des extraits d’un Apostrophes du 2 mars 1990 où il avait invité Matzneff et s’amusait avec ses autres invités, à dire de lui qu’il était « un collectionneur de minettes ». Seule une invitée, l’écrivaine canadienne Denise Bombardier, s’est alors insurgée qu’on loue un pédophile. Après l’émission, elle fut injuriée par des intellectuels, dont Sollers, la traitant de « connasse, mal baisée ».

Certes, il est dangereux de juger le passé avec les normes du présent, mais les temps n’ont changé que bien lentement en France. Il faut lire la parfaite enquête du Monde sur « Le malaise Gabriel Matzneff » pour sentir que même aujourd’hui, certains n’acceptent pas vraiment que l’art ne peut tout excuser et que la loi, la protection des enfants, doivent prendre le dessus sur la liberté de l’artiste.

  • Le Consentement, récit, de Vanessa Springora, Grasset, 206 pp., env. 18 €