Avec "Le bleu de la nuit", Joan Didion écrit une suite, très belle, à sa formidable "Année de la pensée magique", mais une suite très différente. On se souvient du choc que fut ce livre publié il y a cinq ans. Joan Didion, grande figure intellectuelle des Etats-Unis, écrivaine et journaliste, a vécu 40 ans avec Gregory Dunne jusqu’à ce qu’un soir, à la veille de Noël, celui-ci s’effondre. Son livre magnifique parlait de l’inéluctable. Elle n’y donnait aucun conseil, elle ne prêchait rien, elle ne philosophait pas et refusait l’autocompassion. Non, elle racontait avec une franchise et un courage exceptionnels les douze mois qui ont suivi la mort brutale de son mari et ses efforts pour survivre à l’inimaginable. En allant au plus intime d’elle-même et de sa vérité, elle y rejoignait l’universel de toute mort et de toute perte. Et souvent son récit et sa thérapie par l’écriture nous amenaient les larmes aux yeux.

Dans son nouveau livre, elle poursuit le récit des drames qu’elle a subis. Peu après la mort de son mari, elle perdait sa fille unique, Quintana Roo, âgée de 39 ans seulement, et qui venait de se marier. Elle succombait à des complications suite à une infection attrapée dans un hôpital. Si chacun un jour expérimente la perte d’un être cher, celle d’un enfant reste incompréhensible, indicible, hors de toutes normes.

Il lui a fallu bien plus de temps pour rédiger ce magnifique petit livre. Et son écriture chaotique témoigne de sa difficulté à exprimer cette fois, ses sentiments. Sa pensée y est en boucles et elle répète les mêmes phrases et les mêmes citations de sa fille. Elle montre la fragilité du récit lui-même et des souvenirs qui viennent cacher l’essentiel. Sa difficulté à en parler arrive en parallèle avec le surgissement de sa propre fragilité quand on lui découvre des maladies qui lui annoncent la perte à venir, la sienne cette fois. "Les heures bleues ", dit-elle, c’est ce moment de la nuit où celle-ci bleuit avant que le noir ne tombe. Ce sont les derniers moments avant la fin, "c’est le contraire de l’agonie de la clarté, mais c’est aussi son avertissement."

Les questions que se pose sans cesse Joan Didion, sont celles de chaque parent : l’ai-je assez aimée ? L’ai-je bien aimée ? Ai-je fait ce qu’une mère devait faire ? Questions d’autant plus douloureuses qu’elles ne pourront plus jamais avoir de réponses, les portes se sont refermées inéluctablement. "Est-il malheur plus grand pour les mortels que de voir mourir ses enfants ?", disait déjà Euripide.

Du plus loin que remontent ses souvenirs, c’est la peur qui domine. Toute jeune, Quintana l’exprimait déjà : "Je voudrais juste m’enfouir sous terre et m’endormir", disait-elle. Et enfant, elle parlait de sa peur de "L’Homme cassé qui venait pour l’enfermer".

A cette peur culpabilisante, répondait celle de Joan Didion. Elle avait peur de tout pour sa fille : des piscines, des câbles à haute tension, "Du jour de sa naissance, je n’ai plus jamais pas eu peur". D’autant que Quintana était une enfant adoptée. Un soir, un médecin ami leur a téléphoné pour leur dire qu’une petite fille était née sous X et qu’ils pouvaient venir la prendre. Joan et son mari se retrouvaient quelques heures plus tard au restaurant "Le Bistro" de Los Angeles avec le couffin et le bébé à côté d’eux. Et déjà Joan Didion se demandait : "Et si je me révèle incapable d’aimer ce bébé ?" Quintana ne cessera de dire à sa mère : "Que serait-il arrivé si vous n’étiez pas là quand le médecin a appelé ? Que ce serait-il passé si vous étiez tombé en panne sur l’autoroute vers l’hôpital ?"

Dans "L’année de la pensée magique", la vie même de Joan Didion, écrivaine, journaliste, star de l’intelligentsia américaine, s’intégrait naturellement dans le récit, avec une suite de noms d’amis et de lieux connus. Ici, ces mêmes noms paraissent incongrus, comme des indices d’une culpabilité de la mère. À peine a-t-elle Quintana, qu’elle imagine pouvoir l’amener avec elle dans Saigon en guerre ! Dans "Le bleu de la nuit", le récit régulièrement revient à Joan Didion, elle-même. Et à nouveau, la culpabilité d’avoir été une "mauvaise" mère surgit alors : "Quintana était privilégiée, écrit-elle, mais elle a été d’une manière ou l’autre privée d’une enfance ‘normale’."

Joan Didion souligne pourtant à quel point aujourd’hui, on surprotège ses enfants et on ne les laisse pas prendre des risques. Et cette peur nous revient en boomerang. Quintana avait peur pour ses parents, peur que l’un d’eux reste seul en vie. Et Joan Didion avait peur de cette peur de sa fille.

Comme dans "L’année de la pensée magique", Joan Didion raconte cela sans philosopher, au plus près de ses sentiments et de ses souvenirs. Et cette vérité fragile et maladroite nous touche profondément. Surtout qu’elle aboutit à l’aveu de sa propre fragilité. Elle a maintenant 78 ans, et elle voit "ces longues heures à présent passées à nous faire administrer par intraveineuse le médicament qui remplacera, nous promet-on, l’os rongé par la vieillesse". Dans le livre, elle s’inquiète de, peut-être, "ne plus être capable de trouver les mots qui fonctionnent."

Car elle garde la peur, la peur de ce qui lui reste encore à perdre : la perte de soi-même. Joan Didion ne parle en fait, avec cette humilité et cette vérité qui sont les siennes, que d’une chose, notre condition humaine.

Le bleu de la nuit Joan Didion traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Demarty Grasset 233 pp., env.18,60 €