rencontre

Cela fait des âges qu’il a la même tête. Le cheveu blanc et long coiffé selon le vent, le favori luxuriant, le sourcil ombrageux et la moustache dubitative. Avec, dans les yeux, une malice chaussée d’épaisses lunettes. C’est la tête d’un druide, d’un barde ou d’un troubadour. Or il est un peu tout cela, en somme, le maître lexicographe de notre temps.

Figure de proue des dictionnaires Le Robert, on le tient sans contredit pour l’un des spécialistes universellement reconnus de la langue française. Linguiste, lexicologue, philosophe du langage, il a publié de nombreux ouvrages sur la langue, la sémiotique et la littérature, sans compter d’innombrables et savoureuses chroniques sur le sens des mots, et leurs formidables contresens.

Alain Rey pourrait très bien affecter des airs d’ayatollah. Cependant, il demeure d’une exquise courtoisie, d’une politesse qui va de pair avec la justesse et la délicatesse d’une parole claire, concise et mesurée. Contre toutes les dérives du discours, il paraît sans révolte, sans colère. Toujours prêt à y voir un signe des temps, toujours prompt à y déceler une évolution chargée de signification. Se gardant bien de conclure hâtivement à la folie de l’époque.

Capacité de résistance

Comment, à ses yeux, se porte aujourd’hui la Francophonie, avec cette majuscule qui entend implicitement son statut "géopolitique" et sa petite part de néo-colonialisme ? M. Rey craint que ce ne soit pas là précisément l’un des combats prioritaires du président Sarkozy. "C’est un homme tourné vers un certain pragmatisme, qui identifie la langue anglaise comme le vecteur de l’efficacité et la langue française comme celui de l’esthétique et de la poésie. Cela est évidemment faux, puisque le français est aussi capable d’assumer la modernité scientifique et technique. Il l’a démontré notamment dans les sciences humaines, la psychologie, la sociologie, la chimie, la médecine même, la logique et les mathématiques aussi."

Quand il évoque la langue française, il la comprend dans sa pleine variété. Du créole antillais au québécois ou à l’acadien, en passant par les trois pays d’Europe qui en font tout ou partie de leur(s) langue(s) maternelle(s). "Cette variété fait sa force et sa capacité de résistance, en regard de la puissance partiellement mondiale de l’anglais. Car c’est un mythe de croire qu’on peut se débrouiller en anglais partout dans le monde. On s’en rend compte en Chine, par exemple, ou en Amérique du Sud."

L’usage des banlieues

De sommets en journées mondiales, l’habitude a été prise de célébrer régulièrement la francophonie. Cela peut-il toutefois produire d’autres effets que purement incantatoires ? Alain Rey pense à tout le moins qu’il en va d’une saine prise de conscience. Il ne peut être mauvais d’attirer l’attention de la communauté internationale sur le fait que la langue française est partagée par des peuples venus d’horizons très divers, des cinq continents même.

"Cela donne une image de la langue qui diffère des vieux stéréotypes. A savoir notamment que l’anglais serait la langue de la banque et du commerce Il faut faire savoir que le français n’est pas la langue des dentellières et des aquarellistes !"

On sait combien la langue française est maintenant nourrie de particularismes étrangers - on ne reviendra pas ici sur l’abondance d’anglicismes qui, selon Alain Rey, ne risquent pourtant pas de l’étouffer. Le lexicologue se souvient de la langue "verte", soit l’argot du milieu, qui avait fort imprégné le langage courant entre 1870 et 1950, avant de reculer considérablement par la suite.

Plus symptomatique est peut-être désormais l’usage des banlieues, qui correspond à des populations d’origine le plus souvent arabe. "Aujourd’hui, on note un retour aux langues d’origine qui installe donc un bilinguisme, voire un trilinguisme : le français de l’école, le français que ces jeunes parlent entre eux - davantage un langage d’agression, comme tous les argots en général -, et puis la langue du père ou du grand-père, qui revient en force."

Dans ce jeu compliqué, le français se trouve parfois menacé, compromis ou abîmé mais il reste globalement, à l’échelle du monde, une des langues les plus représentatives et les plus souvent choisies. Encore une fois, parce qu’il conviendrait de voir les apports extérieurs principalement comme "une richesse, un signe de vitalité".

Réforme de l’orthographe

Etant fort question ces jours-ci de la mise en œuvre d’une réforme de l’orthographe "adoptée" en principe depuis 1990, Alain Rey précise que "les règles orthographiques sont le fruit d’évolutions historiques, de beaucoup d’arbitraire et de confusion; qu’elles n’ont donc rien de logique."

Si bon nombre de scripteurs s’accommodent de leurs fantaisies - le "ph" de nénuphar n’a historiquement aucune raison d’être, venant de l’arabe nînûfar - et s’attachent par exemple si volontiers aux accents circonflexes, la réalité de l’apprentissage chez les enfants, voire chez certains adultes, est tout autre, qui s’apparente à une "vraie galère". Laquelle, de nos jours, dissuaderait trop de monde d’apprendre le français.

"Comme, pour des raisons de bon sens, on touche aux raideurs de l’orthographe française, on a affaire à des réformes logiquement insuffisantes et sociologiquement excessives, parce qu’elles sont mal tolérées. Aussi, dans les dernières éditions du Petit Robert, on a effectué un travail très discret, où l’on signale toutes les nouvelles graphies sans jamais les imposer." Tout sourire, Alain Rey prophétise qu’il en ira de cette réforme comme de ces bonnes lois qui resteront à jamais lettre morte.