Il naquit “pauvre sous un ciel heureux” , Albert Camus, le 7 novembre 1913 à Mondovi (Deraan), en Algérie. Fils d’un ouvrier agricole français, qui mourra à Saint-Brieuc au tout début de la Première Guerre mondiale, et d’une femme de ménage d’origine espagnole, infirme et illettrée. Il grandira avec elle et son frère (son oncle, paralytique) dans le modeste quartier Belcourt, à Alger. Où son instituteur, Louis Germain, aura tôt fait cependant de lui trouver du talent et une bourse d’études. Il lui vouera d’ailleurs une affection toute filiale jusque dans son “Discours de Suède”, en 1958, fraîchement lauré de son prix Nobel de littérature (1957).

L’écarlate soleil de la mer luit sur son adolescence. Excellent élève, nageur, danseur, il devient gardien de but en 1928, à 15 ans, dans l’équipe de football du Racing universitaire d’Alger. On l’appelle déjà “le petit prince”. Un prince qui, au lycée, rencontre son deuxième maître, le philosophe catholique Jean Grenier, qui lui fait goûter l’écriture. Mais un jeune prince aussi qui contracte la tuberculose et s’installe à vie dans la convalescence. D’où d’ailleurs son immense rage de vivre.

En licence de philosophie à Alger, où sa santé le privera de l’agrégation, Camus découvre Malraux et, partant, sa vocation d’écrivain engagé. Son mémoire de philo portera sur le néoplatonisme et la pensée chrétienne. En 1935, il adhère au Parti communiste et commence ses “Carnets”. Peu de temps après, il quitte le Parti sur la question algérienne et, en 1938, entre en journalisme à “Alger Républicain”. Il écrit “Caligula” (1945) et entame “L’Etranger” (1942).

Réformé par l’armée en 1939, il poursuit sa route avec “La Peste” (1947) et “Le Mythe de Sisyphe” (1942). Il se remarie avec Francine Faure, future mère de ses deux enfants, Jean et Catherine (1945), tandis que débute un incessant va-et-vient entre l’Algérie et la France. Il est en zone libre pour “Paris-Soir”, et bientôt dans la Résistance avec le réseau “Combat”. Qui nommera d’ailleurs aussi le journal qu’il rejoint dès 1944, la plume au poing.

Camus est donc journaliste, romancier, dramaturge, mais également essayiste, dans la veine d’un Montaigne ou d’un Pascal. En revanche, il n’est pas philosophe de système comme Descartes ou Sartre. Le moraliste de l’absurde, au contraire, excipe du “Mythe de Sisyphe” pour clamer haut et fort qu’il n’est pas existentialiste. Tout du contraire. “L’existentialisme est un suicide philosophique” , assène-t-il. Avec Sartre qui, lui, le taxe d’“incompétence philosophique ”, il sera complice, puis concurrent, enfin rival.

Agnostique, Camus pense au fond que l’existence de Dieu – tout-puissant et infiniment bon – peut être mise de côté, puisque le mal est omniprésent dans ce monde. Quoique, bien entendu, rien ne puisse décourager l’homme – ni l’assouvir – dans sa quête divine. En attendant, cette absence de Dieu donne naissance à l’absurde, comme y insiste Paul Ginestier dans le “Dictionnaire des philosophes” (Puf, sous la direction de Denis Huisman).

En d’autres mots, “l’existence humaine est une parfaite absurdité pour qui n’a pas la foi en l’immortalité”. Sisyphe, on le sait, symbolise cet absurde. Et le héros mythique ne cherche pas à s’en échapper. Roulant inlassablement son rocher, “il ne s’enfonce pas dans la mélancolie morne de l’action inutile et sans espoir”. Mieux même, il endosse son destin et en assume toute l’injustice pour le mieux maîtriser.

Dans “L’homme révolté” (1951), l’écrivain algérois se résumera en quelque sorte. “La conclusion dernière du raisonnement absurde est, en effet, le rejet du suicide et le maintien désespéré entre l’interrogation humaine et le silence du monde.” En ces termes vient à se poser l’ample question de la liberté. Cette liberté au nom de laquelle les tenants du libéralisme menacent quelque peu de sacrifier la justice. Tandis que les régimes qui aspirent en revanche à une justice économique tendent à mettre cette même liberté sous le boisseau.

Enonçant, en une fulgurante formule dont il détient le secret, que “la philosophie des Lumières aboutit à l’Europe du couvre-feu” , Camus récuse l’idée que jamais la fin puisse justifier les moyens, et renvoie dos à dos les idéologies totalitaires de quelque couleur qu’elles soient. C’est à ce prix qu’il réinvente comme suit le célèbre cogito : “Je me révolte, donc nous sommes.” Parlant là d’une révolte qui n’exonère en rien le terrorisme, en quoi Camus est un homme déchiré sur l’Algérie. Même s’il put dire, autrement, qu’il préférait sa mère à la justice, et aux bombes dans les tramways…

“Je ne crois pas assez à la raison pour souscrire au progrès, ni à aucune philosophie de l’Histoire” , écrit-il dans “L’été” (1954). Il constate l’hostilité des pensées historiques à l’égard de la nature, considérée par les chrétiens autant que par les marxistes comme un objet de transformation bien plus que de contemplation. Ceci lui vaudra, de la part du couple Sartre-Beauvoir en particulier, les plus virulents anathèmes.

Mais tant reste à dire sur le penseur, l’intellectuel, le Juste. L’auteur d’un humanisme tragique, d’une éthique de la générosité sans espérance. “Pessimiste quant à la destinée humaine, optimiste quant à l’homme.” A l’aube du 4 janvier 1960, revenant de Lourmarin, en Provence, où il s’était attelé à son “Premier homme”, la Facel Vega de son éditeur, Michel Gallimard, dérape et s’écrase contre un platane, près de Villeblevin, entre Sens et Paris. Paris et non-sens.

Ironie du sort, comme il se devait, Albert Camus avait déjà réservé son billet de chemin de fer. Mais son destin l’a rattrapé. Sur le siège du mort, un homme tué sur le coup à l’âge de 46 ans. Une France redevable, incarnée aujourd’hui par son Président, voudrait peut-être le loger au Panthéon à l’égal d’un Dumas ou d’un Malraux. Mais il repose en paix, dans son village de Lourmarin. A une Méditerranée près de son Algérie chérie.

“Dictionnaire Albert Camus”, sous la direction de Jeanyves Guérin, Robert Laffont, coll. Bouquins.

© La Libre Belgique 2009