© Zullo et Albertine
C’est une très belle récompense qui vient de tomber pour l’autrice illustratrice suisse Albertine Zullo, dont nous suivons le travail remarquable depuis longtemps. Ainsi que pour l’écrivaine américaine Jacqueline Woodson, qui était en lice, entre autres, avec la Française Marie-Aude Murail et le Belge Bart Moeyaert. Deux femmes, de part et d’autre de l’Atlantique, qui viennent donc de recevoir le Prix Hans Christian Andersen, également appelé le petit Nobel de la littérature jeunesse.

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Crée en 1956, ce prix est décerné tous les deux ans par l’International Board on Books for Young People (IBBY). La récompense salue une « contribution durable à la littérature pour enfants ». Pour l’édition 2020, le jury était présidé par Junko Yokota.

« Albertine crée des livres aux multiples niveaux d’interprétation aussi bien en tant qu’illustratrice qu’en tant qu’autrice » ont déclaré les jurés. Ils ont également tenu à souligner la spontanéité, la précision ainsi que le grand sens de l’humour de ses ouvrages.

Pour Jacqueline Woodson, ils ont noté la présence d’un langage lyrique, de personnages puissants, ainsi qu’un sentiment d’espoir constant. « Les dialogues sont parfaits, les histoires sont brutes et fraîches, et les fins rassasient le lecteur » ont-ils ajouté.
En raison des circonstances actuelles liées au coronavirus, l’évènement n’a pas pu se dérouler physiquement et a trouvé refuge sur la toile. L’annonce des prix peut d’ailleurs être consultée sur YouTube (https://youtu.be/YPbmogQGD90

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Petit fantôme sous le bras

Pour rappel, les ouvrages d’Albertine sont publiés chez La Joie de Lire. Ceux de Jacqueline Woodson ont été traduits en français chez Pocket Jeunesse, Hachette Jeunesse et Bayard, ou encore Stock.

Francine Bouchet, éditrice de La joie de lire vient de saluer son autrice, dans un message : «Nous partageons sa joie! Il y a 30 ans, j’ai vu arriver dans ma librairie à l’époque un jeune couple avec un petit fantôme sous le bras…

L
e livre sera le premier d’une longue liste de publications toutes plus belles, généreuses, authentiques, drôles et poétiques les unes que les autres. Albertine est un fleuron de notre catalogue. Nombreux d'ailleurs sont les éditeurs étrangers qui ont déjà reconnu son talent.

Merci Albertine.. et Germano pour cette confiance qui accompagne notre route.
»

Nos parents devenaient nos enfants

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Née le 1er décembre à Dardagny, en Suisse, Albertine Zullo, nom d'épouse d'Albertine Gros, signant également sous le pseudonyme d' Albertine, .

Le poète, scénariste, écrivain Germano - à prononcer à l'italienne - Zullo partage la vie et l’œuvre d’Albertine et ce prix, quelque part, lui revient sans doute aussi. Esemble, ils ont publié une vingtaine de livres jeunesse aux éditions La Joie de Lire ainsi que des livres érotiques aux éditions Humus. Ils ont également réalisé des films d'animation  tels que Le Génie de la boîte de raviolis.

 Ces deux-là s'aiment d'un amour fou et s'ils n'ont pu avoir d'enfant, ils soignent chaque livre comme un bébé.

Albertine se donne douze heures par jour au dessin, à se bousiller le dos à la table de travail. "C'est un engagement total du corps et de la conscience" confiait-elle à Télérama qui lui consacra un portrait. 

Après une enfance choyée dans une famille bohème à souhait, et des premières années de scolarité chaotique,  où elle arrivait en retard, en pyjama, la bouille pleine de chocolat, Albertine se  forme à l'école des arts décoratifs et à l'École supérieure d'art visuel (ESAV) de Genève elle débute en 1990 dans la sérigraphie et l'illustration, puis, en 1990, ouvre son atelier de sérigraphie. Elle transmet également son savoir aux élèves de la haute Ecole d'art et de design, toujours à Genève, où elle est enseignante depuis 1996.

Épuré, extrêmement émouvant, l’un de leurs opus, Mon tout petit (La joie de lire, 2016) a d’ailleurs remporté le Grand prix de Bologne dans la catégorie fiction. Une belle récompense pour cette histoire d’amour entre une mère et son enfant, un récit universel sur le sens et le cycle de la vie dont nous parla à l’époque, Albertine.

«On a réalisé, Germano et moi, qu’en grandissant, nos parents prenaient de l’âge et devenaient un peu nos enfants. Le temps passant, je trouvais aussi que Germano ressemblait de plus en plus à son père. Qu’il avait le même visage. Un jour, il m’a dit avoir l’impression que son père se couchait en lui et qu’ils commençaient à ne faire qu’un. On voulait parler aussi de la transmission, de cet immense amour qui unit une mère à son enfant comme on le voit à travers les dessins. On a réalisé que certains parents voulaient transmettre beaucoup et que d’autres ne savent pas comment faire. On ne voulait pas que ce soit un bébé mais déjà un être à part entière, un "tout petit". Puis, c’est un peu intime, mais quand on a fini le livre, on a réalisé qu’il s’adressait à l’enfant qu’on n’a pas pu avoir ensemble »

Inoubliables Oiseaux

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Comment, par ailleurs ne pas citer Les Oiseaux (La joie de Lire, 2010), toujours signé par le duo Germano Zullo et Albertine? Seul dans le désert, sous un ciel sans nuage, un camion trace sa route. Jusqu’au bord de la falaise. Il ouvre la porte arrière de son véhicule et laisse s’envoler un, puis cinq, puis vingt oiseaux partis sans se retourner. Puis il aperçoit deux yeux perçants dans l’obscurité.

De l’importance du détail, de l’autre regard, de la place que l’on peut donner à chacun.

Philosophique, épuré, moderne, cinématographique et empreint de poésie, cet album, auréolé du prix Sorcières, autre reconnaissance importante en littérature jeunesse, méritait bel et bien de décrocher la palme dans sa catégorie.

Une vraie politique d’auteurs

Déjà très heureuse à l’époque, Francine Bouchet, fondatrice de La Joie de Lire, qualifiait cette récompense de bienvenue."Nous défendons une vraie politique d’auteurs et une certaine vision de l’enfance. On s’adresse au lecteur dans son intimité. Je crois que nous proposons en littérature jeunesse, une certaine bienfacture des choses qui est appréciée. Nous avons déjà eu le Prix Sorcières avec Le temps des mots à voix basse et il s’est avéré très efficace. Certes, dans un catalogue, on sait quel livre vaut un prix - et Les Oiseaux en fait partie - mais encore faut-il réunir tous les critères du jury. J’aime la pudeur et la poésie des Oiseaux. J’y vois une très belle union de leur histoire personnelle qui retrouve, dans cet album, un écho juste. C’est un beau travail graphique aussi, un livre cinématographique avec ces points de vue qui divergent tandis que la continuité est dans le texte, ce qui n’est pas toujours évident dans un album. On ne peut donc que se réjouir de ce prix", concluait-elle.

Le cheval Dada sur le divan du psy

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Nous avions aussi craqué pour Dada, cheval bien mal en point avec sa tendinite au pied antérieur gauche, légère contracture musculaire, contusion à la pointe du jarret postérieur droit. Le cheval tombe lors du Concours international de Saint-Alor-sur-Fleur, un événement qui accueille chaque année plus de cent mille spectateurs, tous fans de Dada et de Roger Canasson, ces champions inséparables et presque invincibles…

Tranquillement assis dans leur salon aux murs décorés de médailles et autres tableaux hippiques, l’un, le cavalier Roger Canasson, lit « La semaine sportive », l’autre, le cheval, sirote son thé, tous deux à mille lieues d’imaginer la tournure dramatique que prendrait le concours. Après être passé du scanner au divan du psy - il s’est avéré que Dada était aussi mélancolique et nerveux -, quelques jours de repos sont prescrits. Voici donc les deux amis, écharpe au vent, au volant de leur décapotable, sur les routes sinueuses de montagne.Un délicieux récit, truffé de détails graphiques, drôlement bien ficelé par deux artistes qui, contrairement à leurs protagonistes, ces deux-là trébuchent rarement.

Unis à la ville et à la page

© albertine

Puis il y a la Ligne 135 (La joie de Lire, 2012), que personne ne connaît réellement. Elle mène pourtant là où la ligne de vie le veut. Il s’agit cette fois de l’histoire d’une petite fille qui connaît bien deux endroits, chez elle et chez sa grand-mère. Soit, à la campagne, soit encore, de l’autre côté du monde, à peu de choses près. Aller d’un point à l’autre revient à voyager et l’enfant, précisément, rêve de voyager beaucoup quand elle sera grande. Sa mère et sa grand-mère tentent de calmer ses ardeurs en lui disant qu’on ne peut aller partout à la fois et qu’il est déjà difficile de faire le tour de soi-même. Ce qui, bien sûr, n’est pas très clair aux yeux de l’enfant qui se réjouit d’être grande pour mieux comprendre les choses, croit-elle. Une savoureuse et philosophique pensée continue qui suit le trajet du train, traverse la ville et la campagne, les champs et les monuments, les affaires et les coins populaires, les châteaux de sable et un semblant de jungle, comme un no man’s land. Où le rapport au temps de la société actuelle est pointé du doigt.

Un album allongé à l’italienne, en noir et blanc mais coloré par un train d’un vert vif, au dessin au rotring et à la construction intéressante.

Les robes ou encore A la montagne avaient eux aussi retenu toute notre attention,mais on ne pourrait les citer tous tant chacun des albums signés par ces deux artistes unis à la ville comme à la page mérite qu’on s’y arrête,  qu'on y plonge, qu'on s'y perde et surtout qu'on y rêve.